LA LANGUE DU MANAGEMENT Introduction d’un nouveau management dans le médico-social

lundi 11 juillet 2011
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 LA LANGUE DU MANAGEMENT

Introduction d’un nouveau management dans le médico-social

 

Intervention de Guy Arthur Rousseau lors du Meeting GUERRE DANS LA CIVILISATION organisé par ACF-VLB Nantes/Saint-Nazaire et la Section Clinique de Nantes le Samedi 24 Mai 2008 à l’ Amphithéâtre du Centre des Salorges NANTES :

LA PSYCHANALYSE FACE AUX DÉFIS
DE NOS SOCIÉTÉS DÉMOCRATIQUES
AU XXIe SIÈCLE
PRISE DU POUVOIR PAR LES MANAGERS
RETOUR DE L’HYGIÉNISME
PROLIFÉRATION DES FAUSSES SCIENCES
POLICE DE L’ÉVALUATION
MONTÉE DE L’OBSCURANTISME SCIENTISTE
POLITIQUE DU CHIFFRE

Avec la participation de Philippe Forest - écrivain, François Leguil - psychanalyste, Christophe Rouxel - metteur en scène,
et nombre de personnalités politiques locales, d’éducateurs, d’enseignants, de juristes, de médecins…


Avertissement : Je pratique la psychanalyse mais j’ai dirigé pendant les dix dernières années de ma carrière institutionnelle, un établissement médico-social, ce qui peut éclairer le ton de cette intervention.

 

Réjouissons-nous, la guerre est finie… et, nous l’avons sans doute perdue. La paix, nous l’avons jouée à la roulette russe du discours scientiste et, nous l’avons payée au prix fort de la mort de l’âme, aurait dit Bruno Bettelheim.

Car, nous l’avons perdue en cédant sur l’essentiel, en cédant sur la langue. Qui de nous, aujourd’hui, c’est-à-dire, cinquante ans après l’avènement du manageriat, s’insurge encore contre cette expression : « la gestion des ressources humaines » Nous sommes nourris aux signifiants des calculs gestionnaires.

Dans son ouvrage « la langue du troisième Reich » Victor Klemperer montre que les mots fonctionnent comme un poison, en doses minuscules : « On les avale sans y prendre garde. Ils semblent ne faire aucun effet et voilà qu’après quelque temps, l’effet toxique se fait sentir » (1)

Il n’y a pas, comme l’indique le titre de mon intervention, de nouveau management dans le champ médico-social, tout juste une infiltration de l’idéologie scientiste et de sa prétention à la maîtrise de la condition humaine, en la numérisant. Le management est simplement paradigmatique de la mutation du lien social. Diffusant la novlangue appliquée à la régulation du lien inter-subjectif, la technoscience participe de l’extinction de la pratique freudienne par l’extinction de ses concepts.

Son outil de manipulation généralisée, la communication, fait triompher la logique binaire, aux miroirs du palais des glaces d’un empire sans empereur.
Aussi, la révolution informatique et sa logique numérique, peuvent, elles, se passer de l’opération fondatrice de la psyché pour rendre compte d’un homme comportemental. Cette novlangue managériale, c’est-à-dire, manipulatrice, dans son étymologie, fonctionne comme une véritable machine de désubjectivation. Elle comporte d’ailleurs de surprenantes similitudes avec les échantillons de « l’angsoc » imagée par Orwell dans son roman « 1984 ».

Désormais, dans le champ médico-social, on n’éprouve plus les valeurs, on les mesure en plus ou en moins, en gains ou en pertes. Ce manichéisme, quasiment inconscient de lui-même, anesthésie la pensée et ses questions, nous rassure et nous protège comme le faisait la religion. Il est exclusivement au service du « divin marché » comme le dit Dany Robert Dufour qui cite « un économiste lucide » (sic) : « L’économie est la forme essentielle du monde moderne et les préoccupations économiques sont nos préoccupations principales. Pourtant le vrai sens de la vie est ailleurs. Tous le savent, tous l’oublient, pourquoi » (2)

Quelle que soit leur discipline, nombreux sont ceux qui se posent la question de Nietzsche :
« Comment avons-nous pu vider la mer ? » (3)
Comment, en effet, sommes-nous entrés dans l’ère nouvelle, celle de la désubjectivation de masse par épuration des organisations symboliques et casse systématique de l’institution du sujet de la parole ? Comment avons-nous pu nous accrocher, nous-même, à des standards institués plutôt que d’assumer l’inquiétude d’interroger nos propres institutions ? Comment avons-nous pu être séduits par la langue experte d’un ordre nouveau ? Le sens de notre malaise ne relève-t-il pas, comme le disait Pierre Legendre, avec une certaine nostalgie, sans doute, de l’impossibilité « de faire l’effort de comprendre le tragique destin de l’interprète dans la culture de l’occident » ?

 

Un bon père de famille

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S’il n’y a pas de nouveau management dans le champ médico-social, c’est que celui-ci a subi l’avènement d’un monde, qu’on dit en progrès, dans lequel la dénégation du pouvoir a pris le nom de la gouvernance. Les signes de la modernité s’opposant aux signifiants de la tradition, les nouveaux maîtres se sont institués « sujets supposés pouvoir », dégageant ainsi leur responsabilité.
Jusqu’alors, les institutions médico-sociales étaient dirigées par un directeur, plus ou moins charismatique, qui était chargé d’animer l’équipe et d’y garantir l’application de la loi, en l’occurrence, le sens du soin, « en bon père de famille », comme l’écrivait le droit.

Si cette expression désuète nous fait rire aujourd’hui, il ne faut pas oublier qu’elle venait assurer la possibilité de faire groupe, selon l’équation logique qui veut que, pour qu’un groupe consiste, il lui faut un élément qui soit extérieur, en position d’exception, illusion nécessaire au processus d’humanisation.

François Tosquelles en parlait ainsi : « La fonction symbolique du langage, ça n’est pas au niveau de la compréhension des messages que ça s’établit, c’est au niveau du partage des signifiants et des rencontres avec d’autres, porteurs de l’autre partie, par où quelqu’un trouve ou retrouve sa place. C’est la fonction des mots de passe ou des tessères antiques partagées en gage de reconnaissance ».
Le directeur était en position de faire partager la tessère, c’est-à-dire de garantir la reconnaissance de l’Autre.

Freud, lui-même, mettait en évidence, dans « la psychologie des foules et analyse du moi » le lien indissociable entre psychologie individuelle et psychologie sociale. Il insistait sur la notion fondamentale de réciprocité comme fiction nécessaire représentative de l’humanité de l’homme. Dans un groupe, cette réciprocité, à partir de la garantie des places et des fonctions, se jouait sous une forme ou une autre de mouvement affectif (identification, amour, hostilité ou solidarité), dynamique qui faisait vivre l’institution.

Sans l’implication inconsciente dynamisant les réseaux d’échanges, l’organigramme laisse le groupe inerte et ressemble au plan d’un cimetière. Faute de liens libidinaux cadrés par l’institution, la seule forme d’existence d’un ensemble d’individus est totalitaire (au sens d’un système verrouillé par la « thanatho-technocratie »).

C’est pourtant cet investissement affectif qui fonde les liens libidinaux structurant les échanges institutionnels entre les différents membres de la communauté que la grande entreprise managériale tente de faire disparaître au nom du savoir des experts tendant à nous entraîner hors la condition humaine du parlêtre.

Le marteau dans la tête

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« Quand on a un marteau dans la tête, on voit tous les problèmes sous forme de clous » (4). C’est le clou que tente d’enfoncer le discours managérial dans le champ médico-social, armé d’une langue technoscientifique, décervelante. Depuis quelque temps, on a vu apparaître, dans ce champ, de nouvelles lois auxquelles nul ne saurait s’opposer tant leurs principes sont pertinents et qui, pourtant, prises à la lettre systémique, engendrent la casse du sujet de la parole. Soumises à l’idéologie scientiste, elles sont applicables obligatoirement dans une perspective cognitivo-comportementale. Elles privilégient l’expertise et la preuve statistique opposée au sens commun qui noue une communauté par la parole. Ce sens commun ou « common decency » dont Hannah Arendt et Georges Orwell, déploraient la perte, cause, pour eux, de « la crise de la culture ».

Toutes sont ainsi énoncées au nom du bien de l’autre, à la seule et unique condition que cet autre soit reconnu comme un client auquel on propose un service. Le discours managérial est un discours publicitaire. Le soin et l’accueil deviennent marchandise. Le symptôme, transformé en dysfonctionnement, peut désormais subir quelques réparations. La qualité de la production requiert :

- Stockage et accumulation des droits : des handicapés, des usagers, de la famille, des enfants, débouchant sur la délégalisation au profit de la démultiplication des normes. (celles-ci conséquence de la nécessité scientiste de mesurer la loi)

- Individualisation de masse, qu’on devrait nommer individuation, portée par le fantasme d’un sujet délié de l’institution du langage, au profit de la maîtrise comportementale généralisée.

- Mise en avant de protocoles chargés de trouver une solution définitive à certains problèmes humains (maltraitance, violence, etc…), afin d’éradiquer définitivement leur part d’ombre.

- Promotion du numérique, des réseaux et de leur interactivité (aux dépens de l’institution et de la garantie des places et des fonctions différenciées) déconnectant le sujet lui-même de son identité liée à sa place et à son histoire. Le mouvement généralisé de désinstitution n’est rien d’autre que le passage de l’organisation verticale autour de quoi se construisait une communauté qui s’adressait à l’absent, à la forme horizontale des réseaux où chaque mini-pouvoir, dans un ensemble dissocié, est en concurrence avec l’autre.

- Promotion d’un discours managérial pour tous et par tous, au nom de la propagande scientiste diffusant l’idéal de communication sans malentendu, au moyen de sa logique computationnelle.

La qualité numérisée

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Le point de verrouillage du discours managérial s’articule autour du comptage qu’implique l’évaluation, toujours présentée comme outil d’ordre ou de repérage pour traiter des manques de l’individu et des dysfonctionnements de l’institution. La sacro-sainte démarche qualité, issue des techniques militaires et commerciales, dont l’objectivité nécessite qu’elle n’échappe pas au calcul quantitatif, règne désormais sur l’ensemble du champ médico-social. Ce chiffrage au un par un a pour conséquences de créer un « novmonde » qui ne peut plus se penser comme institué, c’est-à-dire en rapport avec l’institution du langage, mais collectionne les solipsismes. Les questionnaires du contrôle qualité abolissent la relation inter- subjective. Ils consacrent la victoire incontestable des énoncés et de leur cohérence technique, écrasant de leur poids la position d’énonciation et la fragile indécision de la parole.

Ils ont la particularité de découper le symptôme à l’infini, le rendant accessible et transparent. L’avantage de la novlangue, c’est de permettre de faire croire qu’elle atteint son objet, à la grande satisfaction du client. Modelés sur la logique de production, ils transforment la langue en un code devenant le lieu d’échange de valeurs sémiotiques aussi calculables que les valeurs marchandes. Pas de faux-semblant, de manque, pas de singularité, pas de style pour ce code pragmatique, annulant le mystère qui anime les êtres parlants. Nous sommes très éloignés de la conception littéraire de la langue et les propos d’un Mallarmé, qui disait : 
« Il faut céder l’initiative aux mots, afin qu’ils s’allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries » (5)

Mais la conception gestionnaire du travail qui porte sur le résultat et la rentabilité fait l’impasse sur l’investissement subjectif qu’implique la praxis. "Le travail est foncièrement subjectif, individuel et vivant" dit Christophe Dejours (6) qui parle, par ailleurs, de mensonge institutionnalisé à propos de l’évaluation.

Au fond, le savoir des experts qualiticiens abrite secrètement le souhait de maîtriser la jouissance singulière du sujet. Non content de le réduire à un calcul statistique, ils distillent, comme un poison, le discours dont celui-là ne peut se déprendre, obtenant de lui son consentement jusqu’au jugement d’auto-condamnation. C’est la formule moderne de la servitude volontaire. Le citoyen dépressif n’est pas loin. Car l’une des conséquences majeures et catastrophiques de cette perversion ordinaire, dans les institutions médico-sociales, c’est le désenchantement de la langue, c’est-à-dire le désenchantement du monde. Un monde plus jamais confronté au vide nous délivre de la pensée, au risque du totalitarisme qui, par essence, s’appuie sur ;
- La suppression de l’histoire,
- la destruction de tout espace subjectif,
- la méconnaissance de l’imputabilité de la parole.

L’homme « dé-solé »

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Alors que le savoir scientiste tend à éteindre la vérité, singulière, et sa fragilité, la psychanalyse, me semble-t-il, n’envisage pas d’entendre un énoncé sans reconnaître et prendre en compte la position de l’énonciateur : c’est précisément ce que Freud appelait « le travail de la civilisation ». Pour l’effectuer, en tant que clinicien, ne s’agit-il pas de s’interroger sur le statut social de la parole, sur sa constitution sociale ?

Est-il possible d’entendre, dans le malaise contemporain, l’appel qu’il implique de ce côté ?

Car « le parlêtre » exige des conditions d’existence. La question se pose, aujourd’hui, d’entendre la détresse de ceux qui, du fait d’une économie psychique en apparente mutation, sont dans l’impossibilité de rencontrer l’altérité se trouvant sans sol, sans appui, emportés par le rêve d’échapper au réel.

C’est précisément la question que se posaient, il y a cinquante ans, les tenants de la psychothérapie institutionnelle, qu’on présente aujourd’hui comme obsolète, mais qui affirmaient la nécessité institutionnelle d’un accueil et d’une écoute de l’impossible demande d’un psychotique, débordé par son angoisse. N’avaient-ils pas anticipé les difficultés que rencontre le sujet, aujourd’hui, dans un nouveau type de configuration sociale ? Pouvons-nous faire l’hypothèse que l’absence de toute demande chez les patients que nous rencontrons aujourd’hui, est souvent la conséquence de leur défiance à l’égard d’une parole dévaluée, désinstituée, une parole qui ne tient pas et ne les soutient pas, une parole humiliée ?

L’un des facteurs principaux de ce phénomène est évoqué par Hannah Arendt : « Ce qui, dans le monde non totalitaire, prépare les hommes à la domination totalitaire, c’est le fait que la désolation qui, jadis, constituait une expérience limite, subie dans certaines conditions sociales marginales, telle que la vieillesse, est devenue l’expérience quotidienne des masses toujours croissantes de notre siècle » (7) La désolation, « loneliness », est la solitude de l’homme qu’un système totalitaire prive de sol. Le sol dont parle l’auteur, c’est la « tiercéïté », comme appui de la métaphorisation.

Dans le champ médico-social, l’institution, récupératrice du désir du sujet, avait pourtant vocation soignante dans la mesure où elle formait l’objet d’arrière-plan des traitements individuels ou groupaux. Elle était le fond culturel qui contient les histoires singulières et leur donne sens. Bricolant la différenciation des places et leurs articulations, l’institution était ce lieu où il pouvait se passer quelque chose et où les événements qui surgissaient pouvaient être préfigurés ou configurés dans une élaboration narrative constante, chacun n’existant que par rapport aux autres dans une ambiance solidaire.

Il faut soutenir la légitimité des institutions de la langue, condition d’écoute des hommes « dé-solés ». Mais, peut-on encore créer de petites unités, des « lieux pour dire » où soient reconnus, dans leur appel d’humanité, des enfants en grande difficulté psychique ? Il est vrai que l’expression fait rire, les experts en humanité, technobureaucrates aussi bien qu’universitaires. Pour qu’à l’exclusion subjective que génère le savoir scientiste ne répondent pas les craintes, les culpabilités et les haines, pourrait-on faire entendre une autre façon d’être au monde ? c’est-à-dire pratiquer une langue qui permette un style.

Alors, pour garantir la vie de la pratique analytique, pourrait-on demander aux nouveaux managers médico-sociaux de se pencher sur la question de leur place et de leur fonction ? Pourrait-on leur demander de s’exposer au risque de l’énonciation sans se réfugier derrière le catalogue des énoncés ? Pourrait-on leur demander, aussi, d’accepter les ratages, la surprise, l’après-coup et la remise en question ? Autrement dit, pourrait-on leur demander de garantir la pensée, sans rejeter la grande machine, mais sans en être un simple rouage ? En un mot, pourrait-on leur demander de tenir position ?

L’institution structurée comme un langage

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Il en est, bien sûr, qui travaillent toujours sur le fil d’une « institution structurée comme un langage » et tentent de ne pas évacuer les questions du désir et du transfert, pour aménager des espaces de subjectivation pour que s’assume une parole vraie, en faisant un écart avec le monde maîtrisé des besoins et de la réification de l’autre.

Leur travail de clinique institutionnelle nécessite un espace repéré, à l’intérieur duquel la parole puisse être libre, permettant tout débat ou tout conflit. Non un espace où l’on donne la parole, au nom de la démocratie, mais un espace où celle-là peut être prise par quiconque. Cet effort permanent sur soi-même, qui oblige à interroger les phénomènes transférentiels, nécessite cinq conditions principales :
- l’affirmation symbolique d’un lieu de reconnaissance de la valeur humaine de la déshérence psychique,
- l’acceptation du temps nécessaire à toute élaboration psychique chez des sujets en souffrance,
- la « compétence métaphorique » issue de l’histoire et de l’expérience,
- l’affirmation de la différence des places issue de la généalogie,
- l’exigence d’une éthique du soin par la parole.

Ce sont les exigences du « travail de la civilisation ». Il est impératif de le soutenir par la pertinence d’un projet évalué à l’aune de la rigueur éthique plutôt que de le livrer au dosage hasardeux « d’un équilibre entre logique administrative et exigence de l’éthique », comme l’exigeait un texte officiel.

Ce discours est-il audible, aujourd’hui, dans un contexte d’évitement de toute rencontre avec l’étranger ? Serions-nous les chevaliers de l’impossible, en voulant établir un barrage aux jouissances pulsionnelles, pour restaurer l’altérité ? Devons-nous laisser un enfant dans le rien, sans manque, sans Autre, hors langage ? Avons-nous oublié que les lois de celui-ci sont l’invariant nécessaire à la réalité psychique. Entendre Lacan, n’est-ce pas découvrir que c’est moins le père que l’institution du langage qui est apte à mettre en place un processus de renoncement pulsionnel ?

Pour ce faire, y-a-t-il une alternative au conflit entre pratiques de suggestion et pratiques de conditionnement, ce que ceux qui ne veulent pas prendre position appellent pratique réactionnaire du symbolique portée par les signifiants de la tradition, opposée à la pratique « progressiste » appuyée sur le réel de la science ?

A mon avis, la stigmatisation des pratiques passéistes du symbolique discrédite le discours analytique, par son auto-dénonciation.

Contester la rupture du fil de la tradition, par exemple, n’équivaut pas à une réaction nostalgique. On peut s’appuyer sur « la tradition des signifiants » plutôt que sur les signifiants de la tradition, et, au lieu d’ironiser sur leur valeur, s’interroger sur les causes de la rupture de ce fil. Pourraient-ils ainsi, nous permettre de résister au ravalement du discours analytique et à sa réduction en bouillie adaptative ?

Si notre objectif, aujourd’hui, est de pouvoir entendre le symptôme partout où il se trouve, et viser a ce qu’il a de réel comme appel, nous devons interroger nos pratiques, c’est-à-dire risquer la psychanalyse en extension, sans renier les principes qui fondent l’acte.

Le temps des brutes

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Un ministre de l’éducation nationale disait, il y a deux ans : « Les neurosciences apportent les réponses cruciales en matière d’éducation, de soin, de savoir ».

Face à une politique de santé qui, comme celle de l’éducation, tend de plus en plus à dénier l’institution du sujet, à dévaluer la parole, à détruire les conditions de sa possibilité d’existence, ne devrions-nous pas faire entendre aux nouveaux managers l’éthique de la psychanalyse, non seulement comme une éthique du sujet mais aussi et surtout comme une éthique de la subjectivation ?

Je voudrais, pour terminer, prendre un exemple d’actualité :
Il n’y a rien à redire sur le « plan autisme », sur la nécessité d’un diagnostic précoce et d’un éclairage rigoureux par rapport aux « psychoses infantiles ». Selon M.C.Laznik 2% de la pathologie de ces enfants relèvent d’une origine biologique établie. Pourtant, -et la sur-médiatisation du mot, utilisé à tout va n’y est pas pour rien- il va bientôt devenir impossible de poser, modestement, dans le respect de l’énigme étiologique, la question qui reste entière : pourquoi un petit enfant se retire-t-il ainsi du monde, dans un « féroce désir de ne pas co-naître » ?

Le problème de ce plan officiel, c’est qu’il contient une injonction sur les méthodes.
Sous le titre progressiste : « Autisme : un plan pour combler le retard ? » le journal « Ouest France », abordant le chapitre des méthodes, écrit : « C’est le grand problème français dénoncent les associations de parents. La psychiatrie française reste dominée par la psychanalyse dont l’utilité est très contestée dans le suivi d’enfants autistes. Elle reste, néanmoins, présente dans de nombreuses structures. Les approches comportementalistes ne cherchent pas une origine psychologique » et le journaliste de préciser : « niée par toutes les études scientifiques internationales ».

La propagande officielle a gagné le discours courant. L’interdiction de l’exercice de la psychanalyse avec ces enfants en souffrance est à suivre. Le scientisme s’exonère de tout affect, en éliminant l’interlocuteur et sa dimension d’énonciation. Son dispositif sollicite la figure contemporaine du solipsisme. L’autisme pourrait devenir, d’ici peu, l’avenir de l’homme. Cet homme neuro-économique dont un quotidien vantait l’avènement, récemment.

Voilà pourquoi, j’ai dit : « La guerre est finie et nous l’avons perdue ». A moins qu’il ne reste encore quelques résistants, lecteurs du très beau livre, sur le sujet, d’Henri Rey-Flaud « L’enfant qui s’est arrêté au seuil du langage ». Son ouverture sur l’autisme, est celle d’un texte littéraire : « Il existe des enfants dotés d’une peau si transparente qu’on dirait des enfants fées. Leur visage de cire vierge, sur lequel aucun évènement heureux ou malheureux ne paraît avoir laissé de trace, semble signifier qu’ils n’attendent rien non plus de l’avenir » (8)
Le style fait l’homme. Le poète nous arrache à la mécanique animalière.

J’ai trouvé cette dernière phrase sous la plume de cet autre résistant atrabilaire, qu’est Jean Clair (9) : « La hargne souvent la haine dont la psychanalyse semble désormais la proie, renvoie à une aversion plus profonde : la haine du langage telle qu’elle s’exprime dans l’homme d’aujourd’hui »
[…] Domination absolue du sensoriel sur le spirituel. […] Le Sinnlichkeit que redoutait Freud a fini par l’emporter sur le Geistigkeit dont il se réclamait. […] Nous semblons désormais en perpétuelle représentation, sommés de bavarder sans penser.
[…]La psychanalyse avait gardé, ainsi, seule peut-être dans un univers totalement technicisé, le respect de la langue. Dans la Bérézina du système éducatif, elle s’obstinait, demeurée fidèle à la loi du logos et dans le calme du cabinet, à sauver coûte que coûte les mots de la tribu.
Freud, dit-on, écrivait comme Goethe. La comparaison est sans doute excessive, mais son sens est sous-estimé : pratiquer l’analyse, c’est bien avoir de la langue une connaissance si intime, si précise, exacte et poétique à la fois, qu’elle s’apparente à celle d’un écrivain.
Cette prétention-là est devenue intolérable. Les hommes s’expriment désormais par purs réflexes cognitifs, ne répondent qu’à des stimuli sensoriels, comme le chien de Pavlov salive et aboie. Tout trouble ou tout ralentissement dans la communication ne relève que du physico-chimique.
Ceux qui hurlent à la mort aujourd’hui contre la psychanalyse le font en écho à ceux qui, dans les années 30, en URSS et en Allemagne, voulaient interdire son exercice. Voici revenu le temps des brutes. 
 »

 

Guy Arthur ROUSSEAU

(1) Cité par R. Gori et Marie Josée Del Volgo « Exilés de l’intime » - Denoël

(2) J.P. Dupuy

(3) Nietzsche « Le gai savoir »

(4) Serge Latouche « Petit traité de la décroissance sereine »

(5) Mallarmé cité par D.R.Dufour « Le divin marché »

(6) Christophe Dejours – Revue Française de Psychanalyse

(7) Cité par J.P.Lebrun « Le désarroi du sujet nouveau »

(8) Henri Rey-Flaud - « L’enfant qui s’est arrêté au seuil du langage » Comprendre l’autisme - Aubier

(9) Jean Clair – « Journal atrabilaire » - Gallimard

 



Commentaires

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lundi 11 juillet 2011 à 14h33 - par  kadija TURKI

Merci à Emile Jalley pour son acuité à analyser le monde qui nous entoure... Et sa promptitude à dénoncer ce qui s’avance à visage à peine masqué... Quant à son analyse de notre premier renoncement, du côté de la langue, et des discours, n’oublions pas les 4 discours de Lacan et le 1/4 de tour qu’il suppose...
Néanmoins, notre travail consiste effectivement, en tant clinicienne en institution, à en traduire quelque chose... Cela est une épreuve pour une mise au travail collective du côté de la subjectivité en institution...

Cordialement,
S Vincelot
sophie.vincelot@free.fr

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