L’apport de F. Tosquelles à la clinique du travail.Yves Clot

vendredi 5 juin 2009
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L’apport de F. Tosquelles à la clinique du travail.

Yves Clot, JPEG - 2.8 ko

Titulaire de la Chaire de psychologie du travail du CNAM, directeur du CRTD.
yves.clot@cnam.fr

Lorsque M. F. Sacrispeyre, directrice d’Erès, m’a demandé d’écrire une postface à la réédition attendue de ce livre, j’ai hésité à le faire. C’est que je ne me sens aucune légitimité à intervenir dans le domaine de la psychiatrie. C’est en pensant à l’utilité de ce texte de Tosquelles dans un autre champ que celui de la psychiatrie que je me suis pourtant décidé à accepter cette tâche. Car, en effet, le paradoxe est peut-être que ce psychiatre de la grande tradition, alors même qu’il est largement méconnu par les spécialistes de l’analyse du travail, a apporté une contribution importante — indirecte certes — à cette dernière. Alors que ses préoccupations ne relèvent pas de la psychopathologie du travail et encore moins de la psychologie du travail, ce livre sur « l’ergothérapie » mérite d’être considéré comme une référence dans notre domaine.

La chose a déjà été soulignée par I. Billiard dans sa belle histoire de l’émergence de la psychopathologie du travail en France (2001). Et j’ai insisté aussi sur ce point en comparant l’oeuvre de Tosquelles à celle de Le Guillant dans la récente édition d’un choix de textes de ce dernier (2006). En parlant de Le Guillant, pourtant considéré à juste titre comme l’initiateur majeur de ce domaine d’étude et d’action, j’écrivais que ce dernier avait buté sur des questions difficiles dont la solution aurait pu conduire à un développement très différent de la psychopathologie du travail. Ces questions difficiles concernent justement les problèmes traités dans le livre qu’on vient de lire. Ce sont celles du rapport entre travail et activité. Et, dans l’inventaire des apports de Tosquelles à l’analyse du travail, à quoi je souhaite limiter cette postface, ce sont celles-là que je voudrais traiter d’abord car elles sont toujours aussi importantes aujourd’hui.

1. L’activité comme humanisation.

Au début du livre et encore dans l’introduction à la deuxième édition de 1972 écrite plus de dix ans après la première rédaction, l’attention du lecteur est appelée sur la notion d’activité, ses pièges, son rapport avec le travail et le « destin des pulsions » . Car c’est en faisant des choses, écrit Tosquelles, que l’homme se fait lui-même d’autant plus que l’on ne peut pas faire quoi que ce soit sans compter avec les autres (1967, VII). La conception de l’activité qu’on trouve ici sert à faire la différence entre les hommes et les animaux. L’homme n’est pas un animal qui vit dans un milieu. Il convertit le milieu en monde et c’est cette re-création qui lui permet d’échapper au dilemme existant entre s’adapter ou périr : « l’homme est d’autant plus homme qu’il est chaque fois moins un être de la nature, pour devenir par contre et dialectiquement, le produit de son propre artifice. En vérité, il va sans dire : le produit des artifices que les autres hommes ont fait auparavant pour lui ; plus encore, le produit des artifices que les autres hommes ont faits avec lui, font avec lui ou feront avec lui. On doit à cette vie artificielle qui constitue un monde ce qu’on appelle parfois l’être culturel » (1967, p. 8-9).

Ce monde de culture, c’est le monde dans lequel agit le psychiatre à l’hôpital et c’est pourquoi « il ne peut pas être un zoothérapeute ou un vétérinaire » (p. 9). La production de ce monde par chacun est ce que Tosquelles désigne comme l’humanisation qui, paradoxalement, « s’épanouit avec son propre calvaire » (p. 10). Le travail et le langage constituent les mécanismes propres à cette élaboration de l’homme par lui-même (pp. 10-11) et l’activité est justement ce processus d’humanisation, processus très exposé et occasionnellement en échec chez les malades. On comprend alors l’avertissement : « nous attirons l’attention sur le piège que la notion d’activité pourrait constituer pour les oreilles françaises. Ce qui était connoté dans la notion d’activité — mise en circulation par la psychiatrie allemande — s’opposait de façon radicale à la simple bougeotte et même au mouvement entrepris, imposé ou proposé par l’autre que soi-même » (1967, p. VI).

Ici activité et humanisation sont synonymes : recréation d’un monde, travail de la culture, chaque fois soumis aux risques d’un détournement qui peut les changer en supplice : « On peut concevoir une école ou un hôpital psychiatrique où tout le monde s’affaire et où il se manifeste une sorte de bougeotte, sans qu’aucun malade ni aucun enfant ne mette en jeu aucune activité propre » (1967, p. 17) . C’est pourquoi, pour Tosquelles, à l’inverse, « la possibilité d’efficience soignante d’une activité ou d’un travail thérapeutique sera en relation directe, tout d’abord avec la quantité d’initiative et d’activité propre que le malade pourra y faire jouer. Il en est de même pour l’infirmier » (1967 p. 15). On comprend qu’il ait souvent évoqué la proposition de son collègue G. Daumézon de substituer à la recherche clinique traditionnelle des signes d’aliénation, une "clinique des activités" afin d’approcher de manière dynamique, au cours de conduites ayant elles-mêmes un dynamisme curateur, le comportement des sujets confiés aux soins de la psychiatrie (Daumézon, 1948, p. 241). Il y voyait, ici même (p. 41-42), l’opportunité d’un nouvelle sémiologie.

Ainsi, alors même qu’il met très justement en garde contre les "conceptions myopes du travail en tant qu’exercice musculaire, ou même en tant que production d’objets" (1967, p. 41), Tosquelles fait un éloge original de l’outil, « cet objet qui va relier l’homme à l’histoire » dans le « développement progressif du corps vécu et agissant » (1967, p. 57). Mieux, dans les observations détaillées qu’il rapporte de situations de travail à l’hôpital et qui ont la simplicité de la vraie profondeur, il mentionne la vertu thérapeutique de la "récupération et la transformation de n’importe quoi en quelque chose d’utile" (p. 63). Il note « On n’attend pas que l’administration achète tous les outils ; on en fabrique : des rails de chemin de fer deviennent enclumes, je ne sais quel morceau de vieux char devient perceuse, etc. » (1967, p. 63). Cette activité de création instrumentale reconnue comme catachrèse en psychologie du travail (Clot & Gori, 2003) fait-elle partie de cette sémiologie de l’activité entrevue par Daumézon et Tosquelles ? On ne le saura pas. Mais elle prend sûrement rang dans les tentatives proprement humaines d’échapper au dilemme du « s’adapter ou périr ». Loin d’être consentement à la norme, elle est construction, dans l’ordinaire, d’un monde où le sujet peut faire l’expérience du réel dans ce qu’il a d’inconnu et d’inattendu. Dans l’événement, il retrouve alors grâce à l’institution, le pouvoir d’agir sur son milieu, contre l’institution, au-delà de l’institution.

Dans cette perspective, Tosquelles appelle de ses vœux dans ce livre une « Ergologie » adossée à l’ergothérapie et capable de surmonter la "véritable insuffisance de l’élaboration des concepts fondamentaux de l’ergothérapie" (1967, p. 42). On sait maintenant que cette « science du travail » qu’il jugeait capable d’approcher « l’activité propre » du sujet en associant sociologie et psychanalyse (idem, p. 46) était une impasse. On peut même penser que l’usage du « joli mot d’activité » ( idem, p. 16) aurait pu avoir un tout autre destin dans son œuvre en lui évitant de compter trop sur cet attelage disciplinaire fragile. L’histoire allemande de cette Tätigkeit s’est finalement rejouée en Russie avec Vygotski dans les années 20 (Vygotski, 1997 ; Clot, 1999). Mais, à l’époque, Tosquelles l’ignorait comme, d’ailleurs, tous ses contemporains français.

Peu importe ici. L’auteur nous laisse des intuitions sur la question du travail qui n’ont pas vieilli : "le travail comporte d’une part des types particuliers de coupure, de division, de partage, et de distribution des tâches, entre des partenaires présents et absents. D’autre part, le travail fait surgir des conflits, leur fournit l’occasion d’une manifestation socialisée et exprimable, et constitue lui-même un tiers médiateur indispensable à l’évolution, au dépassement et aux changements de plans où ces conflits peuvent prendre racine et se manifester" (1967, p. 46).

Il fait d’ailleurs beaucoup plus. Même si le joli mot d’activité utilisé dans ce livre peine à devenir un concept, l’activité y acquiert un statut psychologique de tout premier plan. Elle n’est plus seulement un objet d’interprétation, mais devient un instrument clinique précis : pour l’ergothérapie « il ne s’agit pas de faire travailler les malades pour diminuer tel symptôme ou tel autres. Il s’agit de faire travailler les malades et le personnel soignant, pour soigner l’institution : pour que l’institution et les soignants saisissent sur le vif, que les malades sont des êtres humains, toujours responsables de ce qu’ils font, ce qui ne peut être mis en évidence qu’à condition de faire quelque chose » (p. 41). On n’accorde ici aucun « pouvoir narcotique » au travail pour oublier les ennuis ou dériver les délires. Du coup, la clinique est une activité adressée sur le vif et plus seulement un tableau des signes d’aliénation. Elle est action et pas seulement inventaire. C’est là le premier apport majeur de Tosquelles à ce qu’il est convenu d’appeler maintenant la clinique du travail (Lhuilier, 2006). J’y vois même, encore plus précisément, le centre de gravité de la clinique de l’activité que nous pratiquons (Clot, 2006 ; Roger 2007). Pour paraphraser notre auteur, il s’agit aussi, dans le genre de psychologie du travail que nous expérimentons, de faire — à leur demande — travailler nos interlocuteurs pour "soigner" le travail afin que l’entreprise saisisse sur le vif qu’ils sont des êtres humains toujours responsables de ce qu’ils font, ce qui ne peut être mis en évidence qu’à condition de faire avec eux quelque chose d’autre que ce qu’ils font d’habitude ; qu’à condition de rendre transformable ce qu’ils font d’habitude — organisation du travail comprise — par une activité dialogique sur le travail (Clot & Kostulski, 2006 ; Clot, 2008 a).

2. Quelle clinique ?

Le deuxième apport de Tosquelles à la clinique du travail concerne justement la posture clinique. Il peut appuyer nos efforts pour sortir de la victimologie hygiéniste qui gagne actuellement les milieux professionnels (Clot, 2008 b). Faudrait-il, en effet, souffrir pour être reconnu ? On le croirait. Du coup, la clinique du travail hésite et balance entre le témoignage compassionnel et l’action transformatrice. C’est sans doute qu’il n’est pas si facile de concevoir l’action. Or, là encore, la pratique de Tosquelles est une source de pensée et d’énergie. Certes, il n’y a nulle naïveté chez lui. On le mesure encore dans cette confidence faite à la fin de sa vie : « Un jour déjà très lointain, je cherchais à inciter un malade à faire quelque chose, à travailler dans ce que j’appelais, hélas, mon service. Peut-être pas pour se ‘distraire’ ; je cherchais plutôt à traire (sortir) quelque chose de ses oubliettes… Il me répondit du tac au tac, en me questionnant ouvertement :‘vous ne seriez pas, Monsieur le Docteur, de cette sorte de gens qui travaillent tout le temps pour justifier leur existence ? Moi, dit-il, je trouve mon existence justifiée du seul fait que je suis né’. Ce malade, après avoir ainsi exploré ma façon de travailler, voire d’être, me témoigna le caractère très pénible de nombreux efforts qu’il devait mettre en jeu : à ma plus grande surprise, il en vint à m’expliquer le ‘caractère très fatigant de son travail acharné à ne rien faire. ‘Vous ne savez pas, mon cher, ce que ça devient fatigant ! » (1990, p. 100-101). On reconnaît, dans ce texte, tout l’humour, tout le discernement de Tosquelles et aussi un certain rapport aux malades en rupture avec l’attitude systématique de passivité du thérapeute (1984, p. 21).

Le style de ce rapport est particulièrement lisible dans ce qui nous est resté du journal intérieur de l’hôpital de Saint Alban, l’ainsi nommé Trait d’union. Dans ce journal, entre 1950 et 1962, Tosquelles a écrit régulièrement des billets destinés à tous, au personnel comme aux malades, des petits articles d’une page ou deux qui mériteraient une publication à part entière. Ce journal intérieur conserve la trace d’une posture clinique où la bienveillance est le contraire de la complaisance à l’égard de la maladie et des malades. Leur plainte n’est jamais prise à la lettre et leur activité responsable toujours sollicitée. En 1951, le vendredi 16 Mars, par exemple, il s’adresse aux malades ainsi :

« On se dit souvent : seulement à moi m’arrivent des choses pareilles. C’est mon malheur. C’est mon destin particulier. Je suis comme je suis ; on ne peut pas me comprendre. Je suis le seul à savoir l’amertume ou la profondeur de mes maux. Et après avoir bien tourné dans la tête des idées semblables on s’isole, on s’enferme dans sa bulle, on boude les autres, on devient timide, maussade. Dans le meilleur des cas, on vit parmi les autres, sans les regarder, sans participer à leur vie, sans les reconnaître comme des frères. Dans d’autres cas peut-être plus malheureux cette façon de se sentir soi-même irréductiblement différent des autres se transforme peu à peu en une erreur bien plus lourde de conséquences. On se dit : ils m’abandonnent, ils sont méchants, ils sont jaloux. Ils m’en veulent. Dès lors, on se défend, on se méfie, on éprouve de la haine. Cependant si vous saviez écouter, si vous ne vous isoliez pas à la moindre occasion ou excuse, si vous vouliez regarder les autres, malades ou non, tout autour de vous, vous apprendriez dans leurs aveux que tous les humains ont les mêmes problèmes. Au fond, on n’est pas si différent que ça les uns des autres. Alors vous prendriez conscience d’une certaine tricherie que vous vous êtes joué à vous-même. Vous vous êtes isolé des autres, peut-être pour avoir raison lorsque vous prévoyez de crier au désespoir, au milieu du drame qui nous guette, je suis seul. Et si vous saviez écouter les autres, il vous apparaîtrait clair comme le jour qu’il est toujours possible de se débarrasser de ces ‘mauvais fondements’ (…). Il n’y a qu’à suivre l’exemple de ce simple et brave Pendariès lorsqu’il disait à Sains au début de la pastorale de Noël : moi je retourne avec les hommes. Un homme parmi les hommes ; ni plus ni moins » (1951).

Ce petit billet de Tosquelles est sans doute l’esprit même de son travail : une clinique d’une civilité extrême et pourtant sans complaisance. Elle est tout entière tournée contre la propension chez le malade à mettre son contexte de vie au service de la maladie. Celle-ci lui sert alors de refuge incertain et fascinant. L’objet de cette clinique c’est donc l’activité confisquée par la maladie à laquelle il faut justement disputer cette activité. C’est un appel organisé à l’activité propre du sujet afin qu’il se donne la peine de vivre. Le moins que l’on puisse dire dans le domaine qui est le nôtre — l’intervention en situation de travail ordinaire — est que nous ne pouvons pas rester en deçà de ce seuil atteint par la clinique. La clinique de l’activité en psychologie du travail est aussi un appel sans complaisance à l’activité propre des travailleurs au-delà de la plainte qui confisque trop souvent leur activité individuelle et collective.

3. Institution et collectif.

Et nous sommes parvenus là au repérage du troisième apport de cette œuvre à la clinique du travail. Car cet appel organisé implique justement une organisation, des artifices et des techniques. La fin du livre qu’on vient de lire le montre avec éclat. Pour Tosquelles, la sollicitation de « l’activité humaine » des sujets suppose autre chose que les invocations magiques de l’initiative. Il retient de la psychanalyse l’acte génial de Freud qui interdit au patient de « prendre le vieux chemin de la confession » grâce à la technique de ce qu’il appelle l’artifice ou la « loi-outil » de l’association libre (1984, p. 20-21). L’ergothérapie est pour lui, par comparaison, un outil modificateur du champ opérationnel de l’hôpital tout entier, lequel est aussi pour les malades un artifice salvateur. Et c’est pourquoi « l’activité ergothérapique ne prend sa valeur de figure que de sa participation au fond constitué par l’ensemble des activités de l’institution (1984, p. 47) . Il y a, pour lui, une « transcendance de l’institution » (1984, p. 84) dont les effets thérapeutiques sont avérés.

L’instrument de cette pratique institutionnelle consiste dans des réunions de divers groupes : réunions de pavillons, réunions de personnel, réunions d’atelier, réunion du comité de journal et du club dans lesquelles le médecin joue son rôle psychothérapeutique. « On vit dans des groupes différents, note Tosquelles en 1961, et on passe et l’on doit passer d’un groupe dans un autre groupe, aussi bien dans le processus d’individuation ou de personnalisation que dans la praxis de la vie sociale, qui est appartenance. Dans cette perspective, ce qui peut devenir sémiologique ce sont les signes de passage, les signes de leur articulation et de leur désarticulation. La sémiologie est celle des difficultés, des échecs, celle de la réduction des champs d’appartenance et d’action du malade, celle des surcompensations plus ou moins ‘réalistes’ ou ‘délireuses’ » (2003 a, p. 191). On est toujours membre de plusieurs institutions à la fois et ce sont les déplacements et transferts sur le « damier institutionnel » (1985, pp. 133-134 ; 2003 b, p. 95) qui sont sources de recréation en chacun.

Du coup il faut regarder le dynamisme inter fonctionnel de l’hôpital psychiatrique comme un organe institutionnel dans lequel le malade peut investir les conflits de son activité propre : « l’hôpital est un rein artificiel. Il doit être pour nos malades l’occasion de reprendre confiance dans les institutions vécues » (1984, p. 84). Quand l’hôpital vit ses conflits et peut les assimiler, chaque malade peut « investir ceux des siens auxquels il s’était dérobé et par là, les résoudre » (idem, p. 84). Cette remarque porte loin au-delà de l’hôpital. Elle signale que c’est la qualité de la conflictualité sociale entretenue dans l’institution qui règle la conflictualité interne du malade. On peut en tirer l’idée plus générale qu’une vie sociale qui n’offre plus de conflictualité externe suffisante dissipe l’énergie psychique du sujet. La conflictualité interne de la vie psychologique, base de sa dynamique psychique — elle aussi inter-fontionnelle — ne peut donc se maintenir sans relais social l’alimentant en énergie conflictuelle, pour parler comme G. Laval (2002, p. 69). Telle, semble être l’idée-force de Tosquelles. Il a souvent donné de beaux exemples d’interposition institutionnelle de ce type dans l’activité propre des malades. L’hôpital transformé remplit ainsi son office thérapeutique. C’est son rôle de « rein » institutionnel dit Tosquelles.

Pourtant, concernant l’ergothérapie, notre auteur se fait plus précis. Il ne faut pas confondre l’organe et la fonction ; confondre les organes institués et la fonction instituante de l’ergothérapie, les groupes organisés et l’activité humaine fragile qui conserve aux organes leur plasticité. A ce propos, il cite ci-dessus Solanes. Prenons garde de ne pas créer des services d’ergothérapie à l’hôpital comme celui qui coud un bouton de plus sur un gilet. L’ergothérapie constitue le tissu lui-même de l’institution. Comme on peut le constater, la métaphore du « rein » s’en trouve alors retouchée et enrichie : Car Solanes suivi par Tosquelles, écrit : « L’ergothérapie n’est pas un nouvel organe spécifique de l’institution, comme l’estomac ou le rein sont des organes du corps. Avec l’ergothérapie, il en advient comme du système hormonal, lequel, du fait des hormones, d’une part, oriente la croissance et le métabolisme du corps, et d’autre part, synchronise l’ensemble » (1967, p. 44). L’ergothérapie se trouve alors redéfinie. À l’aide des organes institutionnels artificiels de l’hôpital, l’activité des malades avec les soignants oriente la croissance de l’institution et synchronise son jeu. Si leur activité conjointe ne se nécrose pas elle peut conserver aux organes institutionnels leurs propriétés colloïdales instables et réversibles, pour parler comme Tosquelles (1984, p. 83). Le développement de l’institution demeure alors possible en changeant de base au cours du temps. Mais c’est seulement parce que l’ergothérapie reste une activité et ne devient pas, comme le déplore Tosquelles ici, un organe spécialisé.

C’est donc le travail collectif des malades et des soignants qui est source de vitalité institutionnelle. Il faut certes soigner l’institution et son organisation. Elle est l’organe où cette vitalité se conserve dans des « artifices » qui sont autant de ressources pour l’activité. Mais dans ce dessein, il faut surtout pouvoir « rafraîchir » ces moyens en permanence sans tricher avec le réel de l’activité. Afin de continuer à instituer. C’est même d’abord cela soigner l’institution, soigner sa fonction pour soigner ses organes, à la chaleur de l’activité propre. Si on transforme trop systématiquement le moyen en but, comme le montre Tosquelles en 1972 en déplorant la création d’une spécialisation d’ergothérapeute, la pratique dépérit et la passivité gagne sur l’activité (1967, p. VIII). Le processus d’humanisation en est refroidi et empoisonné. Il s’en suit un cortège de périls que les presque 40 années qui nous séparent de la première rédaction de ce texte permettent de voir en face.

L’apport de Tosquelles pour notre domaine de travail est double sur ce point : avec lui, on peut d’abord mieux comprendre que l’activité propre de chacun ne peut espérer se protéger de l’organisation du travail en se repliant sur elle-même. Le travail réel, comme disent les ergonomes, ne peut s’affranchir des contraintes du travail prescrit en lui tournant le dos. Là où les travailleurs parviennent à préserver leur santé c’est que leur activité réussit à affecter l’organisation officielle du travail ; là où cette dernière peut servir de ressource au développement de leur pouvoir d’agir en situation. La meilleure façon de défendre son métier c’est donc encore de s’y attaquer à tous les étages de l’organisation du travail, en passant d’un contexte à l’autre, de l’expérience quotidienne la plus engagée face au réel jusqu’à la conception des tâches. La prescription n’est l’ennemie de l’activité propre que lorsqu’elle est laissée à elle-même. Dans ce cas, délestée, elle ne tarde pas à se trouver déréalisée, au risque de désorganiser le travail concret. Les travailleurs ne se reconnaissent plus alors dans ce qu’ils font. Dans ces conditions, la psychopathologie du travail n’est jamais loin. Mais travailler sans trop exposer sa santé suppose de pouvoir se reconnaître dans quelque chose qu’on puisse aussi faire respecter dans l’organisation. Sinon tout est prêt pour l’inflammation d’une demande de reconnaissance sans fond tournée vers la hiérarchie. La sémiologie de la plainte qui est massivement présente en milieu de travail aujourd’hui trouve là ses racines. Pourtant, c’est le travail qu’il faut soigner si l’on ne veut pas s’engager dans une gestion à courte vue et de plus en plus hygiéniste des soins à la personne.

Avec Tosquelles, on peut ensuite considérer que ceux qui sont le mieux placés pour justement commencer à soigner le travail sont précisément ceux qui le font. Non pas qu’ils puissent le soigner seuls. On vient d’insister sur le rôle du « damier » organisationnel et institutionnel. Mais leur responsabilité est engagée partout où le travail se défait. Au rendez-vous de notre expérience en clinique de l’activité, il y a chez nos interlocuteurs assez souvent la redécouverte de capacités insoupçonnées d’eux-mêmes, pour pouvoir l’affirmer. Cette redécouverte ne se fait justement pas seul. Elle n’a rien de spontané. Elle a besoin du trait d’union du collectif, pour parler comme à St Alban. Mais il faut être encore plus précis : elle a besoin que l’activité de travail la plus ordinaire redevienne le lest du collectif. En effet, c’est ce qui divise le collectif autour des dilemmes de l’activité possible ou impossible qui peut devenir source d’une nouvelle énergie psychique. Les équivoques de l’activité sont gorgées d’énergie. L’activité ordinaire quand elle renaît comme objet de « disputes professionnelles » autour des critères du travail « bien fait » — par définition discutables — a donc aussi quelque chose de paradoxalement transcendant. Ce qui fait son sel, c’est peut-être qu’elle n’a jamais dit son dernier mot.

Sans qu’il soit utile d’en reprendre ici les aspects les plus techniques (Clot, 2008 a), notre expérience en clinique de l’activité vise à restaurer le « système hormonal de l’organisation », pour reprendre la métaphore utilisée plus haut. Dans la polyphonie organisée des dialogues professionnels sur l’activité la plus concrète, à force de passer de main en main et de bouche en bouche cette activité « répétée » prend une dimension générique. Chaque interlocuteur est profondément affecté par sa propre activité quand elle est reprise par l’autre. Non pas en raison de l’accord et de l’adhésion qui s’imposeraient mais au contraire par la différence infinie qui se manifeste alors. Car ce qu’il avait fait et dit à la première personne se décline à nouveau à la deuxième et à la troisième personne et, sans s’altérer, devient pourtant absolument différent, donnant à ce qui s’est déjà fait les dehors de l’inachevé. L’activité s’échange au travers du dialogue et du coup, paradoxalement, se soustrait à l’échange. Dans la répétition dialogique à laquelle on la soumet, l’activité de travail, redite et refaite en pensée ne se répète pas. Ou plutôt elle marque sa différence essentielle avec tous les discours plus ou moins convenus qui cherchent à la cerner, devenant fondamentalement inachevable. Il semble bien qu’on puisse voir là la source même d’une restauration possible du collectif.

Et je me suis demandé, pour finir, si ce n’était pas le sens même des remarques de Tosquelles à la fin de sa vie à propos de l’activité des équipes soignantes. Il utilise encore une métaphore, celle de la fonction du ballon dans le jeu d’une équipe de football. Il écrit : « Je crois que le jeu de football, tout en étant très démonstratif de ce qui se passe dans une équipe, cache le fait que c’est un ballon ‘qui court, qui court’ sur le terrain de sport et qui va d’un joueur à l’autre. Le ballon est une des formes possibles du ‘furet’. Ni plus ni moins que le palet du jeu de marelle qu’on pousse à cloche-pied. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le ballon façonne et dessine le lien du groupe : un vrai furet qui disparaît de la proximité de chacun (…). Le ballon représente la curiosité intellectuelle objectivée. Il ne faut pas oublier que, comme dans le jeu du furet qui court, celui qui se trouve en possession à un moment donné de cet objet-lien, se détache du groupe non sans danger. C’est cet objet qui fait de lui le responsable le plus actif : il tourne autour du groupe et cela jusqu’à ce qu’il dépose en douce cet objet magique chez un autre membre du groupe qui prend le relais (…). En fait l’objet mystérieux qu’on fait courir change souvent pendant le parcours » (2003 a, pp. 111-112).

Concluons donc sur cette métaphore. L’activité a aussi les vertus du ballon. Cet « objet-lien » organise et désorganise le collectif sur le vif. Mais, du coup, c’est aussi là que peut s’enraciner le sentiment de vivre la même histoire. Car avec l’expérience du jeu se forme ce que J. Oury a appelé si précisément « la fonction diacritique du collectif » (Oury, 1986). C’est le travail d’organisation dont ce collectif se sent éventuellement comptable. Il devient alors, pour chacun personnellement, le « diapason » générique et transpersonnel qui permet de voir venir le réel. La transcendance institutionnelle est alors à son tour transcendée par l’activité et son histoire possible. Celle du collectif qui relie — au moins de temps en temps — ceux qui, dans chaque institution et chaque organisation, peuvent le moins tricher avec ce réel. Tosquelles nous aide à comprendre que c’est sur eux qu’on doit pouvoir compter pour soigner le travail comme institution. On conviendra que ce n’est pas mince.

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