Crise de la psychologie et devenir de la psychologie clinique Crisis of psychology and to become psychology clinic

samedi 1er août 2015
par  psycho
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Pratiques psychologiques
Volume 12, numéro 4
pages 483-500 (décembre 2006)
Doi : 10.1016/j.prps.2006.07.002
Crise de la psychologie et devenir de la
psychologie clinique
Crisis of psychology and to become psychology clinic
P.-A. Raoult a, b
a Maître de conférences en psychologie clinique et pathologique, Centre de
recherches en psychopathologie et psychologie clinique, IUFM de Chambéry,
49, rue des Fleurs, 73000 Chambéry, France
b Université Lyon-II, France
Résumé
Le champ de la psychologie est traversé par un ensemble de lignes de ruptures
qui l’instaure en situation de crise structurelle. Cette crise trouve son
accentuation dans un contexte dans lequel se creusent les clivages. De ceux-ci,
nous en retiendront quelques uns dont : 1) la dissociation entre la psychologie
comme savoir, la psychologie comme exercice et la psychologie comme métier
et profession ; 2) les dissociations entre les psychologies cognitive et clinique,
entre la psychologie clinique et la psychanalyse, entre les modèles théoriques
et les pratiques cliniques ; 3) les dissociations entre la nomination et le titre,
entre le statut et les responsabilités, entre l’autonomie professionnelle et la
soumission hiérarchique ; 4) les dissociations entre professionnalisation et
formation universitaire, entre formation clinique et responsabilités cliniques ;
5) les dissociations entre transmission de savoir et transmission d’une identité
professionnelle, entre le profil des enseignants recrutés et les nécessités d’une
formation professionnalisante. En regard de ce contexte, diverses propositions
sont avancées relatives à la constitution d’un corps d’enseignants praticiens, à
la mise en place d’un clinicat débouchant sur un doctorat d’exercice, à la mise
en place d’une organisation unitaire, à la préséance des professionnels dans la
délivrance du droit d’exercice professionnel.
Mots clés : Psychologie clinique, Université, Profession, Psychothérapie,
Sciences cognitives, Psychanalyse
Le champ de la psychologie est un espace vaste et conflictuel qui peine à
trouver sa place dans le champ social. La psychologie clinique a trouvé une
forte expansion au cours des années soixante-dix, s’insérant dans les diverses
structures éducatives et soignantes en développement à cette époque et
assurant une reconnaissance de la psychologie au plan social. Fortement
étayée sur la psychanalyse, elle a produit un ensemble de praticiens qui ont
donné consistance à la profession. Cependant, durant les années 1990, on a
pu constater deux mouvements contradictoires : d’une part le déploiement
d’un discours médiatique autour de la psychologie, dans ses aspects cliniques
et humanistes, dont les psychologues ont été en grande part exclus au profit
des psychiatres devenus représentants de la psychologie, d’autre part
l’émergence d’autres orientations théoriques, volontiers référencées au
discours scientifique et répondant au principe d’efficacité politiquement
valorisé. Ce mouvement a été perceptible en milieu universitaire laissant
craindre à certains la marginalisation de la psychologie clinique (Raoult,
2004) dans une dynamique contradictoire avec l’exigence de
professionnalisation et en rupture avec la demande sociale. On peut dès lors se
poser la question du devenir de la psychologie clinique à la fois dans l’espace
formatif, mais aussi dans son insertion socioprofessionnelle. On peut
s’interroger sur les transformations de la psychologie clinique référencée à la
psychanalyse en cliniques psychologiques d’orientations théoriques multiples.
On se retrouve dès lors avec les questions que soulevait D. Lagache au
moment de l’instauration de la psychologie clinique, sauf que les termes du
débat et les rapports de force en place se sont notablement modifiés. Lors des
Journées de décembre 2003 sur la psychologie clinique à Chambéry nous
avions questionné les aspects structurels, épistémologiques, cliniques et
formatifs de la psychologie (Raoult, 2005), nous en avions exploré quelques
aspects prospectifs. De ces questions, nous garderons quatre grandes
thématiques : les rapports entre psychologie de la santé et psychologie
clinique, ceux avec la pratique expertale, la formation clinique des
psychologues et le souci éthique inhérent à toute praxis psychologique. Une
revue des problématiques précédera ces interventions.
Le champ de la psychologie pourrait se définir comme une suite de difficultés
qui rendent délicates sa constitution même tant au plan professionnel qu’au
plan de la recherche. J’en soulignerai juste quelques dimensions pour mettre
en avant une situation de crise que traverse actuellement la psychologie (CIR,
2002), crise dont le dénouement est lié à la capacité des psychologues à
prendre position dans le débat public et à dépasser, au-delà des intérêts
immédiats et des narcissismes exacerbés, les conflits structurels, historiques,
idéologiques et institutionnels. Crise d’ordres intellectuel, culturel et
scientifique (Jalley et Tapia, 2004) crise interne à l’espace universitaire,
comme s’exclamait P. Fraisse en 1976, sont les thématiques qui traversent
l’espace de la psychologie (Samacher, 1989-1990a ; Andrey, 1978) et
traduisent des points de conflictualité. Les revues de psychologie (Bulletin de
psychologie, Pratiques Psychologiques , etc.) ont consacré plusieurs numéros à
la dynamique de ses problématiques (Pithon, 1992). La question actuelle est
probablement celle d’une nouvelle organisation, de nouvelles relations, d’une
modification nécessaire du champ des psychologies et des rapports entre ses
diverses composantes.
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Construction historique des clivages
Les clivages multiples qui traversent la psychologie sont, en grande partie,
issus de l’histoire de sa construction. Trois oppositions principales sont
soulignées : celle entre la psychologie expérimentale et la psychologie clinique,
celle entre la posture scientifique et la posture praticienne, celle entre la
formation et l’insertion professionnelle. Ces clivages ont favorisé les stratégies
d’empiétement par les autres corporations et ont singulièrement affaibli les
psychologues dans leurs rapports avec le champ psychiatrique. Ils ne leur ont
pas permis de construire un territoire professionnel autonome (Paicheler,
1992). Le dépassement possible de ses clivages s’avère d’autant plus délicat
en raison de la répugnance des psychologues à se pencher sur leur passé pour
en relire l’inscription, le déploiement et son dévoilement (Paicheler, 1992).
Cette élaboration d’une histoire de la psychologie, proposée par le Groupe
d’études pluridisciplinaires d’histoire de la psychologie autour de G. Plas
(Carroy, 1991 ; Plas, 2000), J. Carroy (Carroy et Ohayon, 1999), A.
Ohayon, J.-P. Pétard (Pétard, 1999), etc. ou encore S. Nicolas (Nicolas,
2001, Nicolas, 2002a, Nicolas, 2002b, Nicolas, 2003a et Nicolas,
2003b) et quelques autres auteurs (Pewzner et Braunstein, 1999 ; Parot
et Richelle, 1992 ; Samacher, 1993), permettrait non seulement de limiter
les passions à l’oeuvre dans les conflits intra-/interdisciplinaires, mais aussi de
saisir les enjeux des discords actuels. Le travail historique suppose une mise
au travail des lignes de force épistémologiques qui viennent éclairer les
continuités et ruptures. Cela suppose d’opérer la conjonction entre un lieu, une
époque, l’existence de réseaux et de politiques et la professionnalisation d’une
discipline (Carroy et al., 2006). Ce travail à propos de la psychologie clinique
a été mis en exergue par A. Ohayon s’interrogeant sur le « rapport obsédant
des psychologues à la psychanalyse » à partir d’une question d’identité
professionnelle (Ohayon, 1999). Une approche généalogique des concepts,
telle qu’a pu la développer P. Bercherie (Bercherie, 1980), serait tout autant
nécessaire qu’une histoire des praxis psychologiques et de leurs modes
d’inscription institutionnelle. Car après les praticiens psychologues formés par
des universitaires en vue de l’application de théories et techniques élaborées
dans les laboratoires (Guillec, 1993), au-delà de l’institutionnalisation de la
psychologie clinique en regard de savoirs disparates et des références
épistémiques hétérogènes revendiquant dès lors une autonomie disciplinaire et
facultataire (Prévost, 1988), il demeure à saisir les modalités concrètes
d’insertion des psychologues dans les institutions et le champ social. Le constat
reste de l’impossibilité à défendre sa propre identité professionnelle qui
caractérise la psychologie (Guillec, 1991-1992) et la carence d’études
pratiques et opérationnelles sur le métier. On remarque une faible analyse et
organisation des tâches du psychologue, l’absence de détermination de critères
de compétence, le défaut de l’organisation du marché de l’emploi. La
démarcation sociale de la profession, reconnaissance et différenciation, n’étant
guère effectuée, elle rend compte des problèmes de délimitation rencontrés
sur le terrain entraînant de fortes incertitudes statutaires et surtout
fonctionnelles (Pithon, 1991-1992a). Une grande part des conflictualités qui
traversent, voire nourrissent le champ de la psychologie sont d’ordre
épistémologique, historique et institutionnelle. N’ayant pas trouvé un appui
légal suffisant (Pithon, 1991-1992b) (ce que l’amendement Accoyer, la
proposition Mattéi et l’amendement Dubernard réitèrent), la psychologie se
trouve dans la position d’être très convoitée et aisément pillée tout en étant un
métier déprécié (Pithon, 1991-1992c). Producteurs de savoirs et de
connaissances, les psychologues sont dans l’incapacité de protéger leur
exercice et de défendre la spécificité de leurs praxis, dès lors appropriées par
les professions limitrophes (psychiatres, infirmiers, éducateurs, assistants
sociaux, instituteurs, etc.) [Ghiglione, 1998]. On trouve là un premier
registre de dissociation entre la psychologie comme savoir, la psychologie
comme exercice et la psychologie comme métier et profession.
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Émergence polémique de la clinique
Le terme de clinique, polysémique, s’est avéré source de discordes, venant
invalider la dénomination de psychologue praticien consacré par Piéron en
1963, ravivant les conflits territoriaux en milieu universitaire. Il prenait valeur
symbolique d’autonomisation à l’égard du corps des médecins (Pithon,
1991-1992c) ce qui n’était pas sans provoquer une forte opposition du corps
médical (G. Heuyer). La légitimité de la pédopsychiatrie tient, pour part, à
cette minoration de la psychologie clinique émergente qui est vécue comme
une potentielle concurrente. Différenciateur au sein du monde de la
psychologie, déclencheur de désaccords profonds, le terme de clinique a été le
promoteur de la psychologie dans le champ social (Garcin, 1997). Sa
définition est cependant demeurée délicate, qu’on la réfère à Witmer, 1907 et
la différencie d’une psychologie appliquée et d’une psychologie pratique
(Guillaumin, 1968), ou qu’on l’origine dans la philosophie de Maine de Biran
pour se poursuivre, au travers de T. Ribot, avec P. Janet, H. Wallon et D.
Lagache (Samacher, 1989-1990a). Le récent ouvrage de R. Plas, A. Ohayon
et J. Carroy, 2006, reconstruit de manière claire les jeux de filiation et situe la
psychologie clinique, dans son émergence, comme un modèle intégratif.
L’expression de clinique subira une forte inflexion, notablement perceptible
avec D. Anzieu et J. Laplanche, en créant l’appartenance à la psychanalyse.
Cette inflexion radicalisera l’opposition entre l’expérimental et la clinique, elle
nourrira la fracture entre le monde universitaire à dominante expérimentaliste
et le monde praticien à dominante clinique. Elle n’empêchera pas la
dévalorisation de la psychologie par la psychanalyse (Lacan, 1953-1966 ;
Prévost, 1994, Prévost, 1996, malgré la complexité de leur lien : Schopp,
1988 ; Assoun, 1997 ; Roudinesco, 1999 ; Schmid-Kitsikis, 1999 ;
Lambotte, 1995 ; Séchaud, 1999 ; Mellier, 2003). « Ainsi, la psychanalyse
est-elle la seule doctrine psychologique de la fin du XXI siècle à avoir associé
une philosophie de la liberté à une théorie du psychisme » rappelle
Roudinesco, 1999. Le conflit avec la psychologie expérimentaliste,
principalement cognitiviste, tourne autour de la notion de scientificité
(Matalon, 1995 ; Paicheler, 1992), considérée par les cliniciens comme une
forme de fourvoiement (Guillaumin, 1968). Le récent rapport de l’Inserm
(Expertise Collective, 2004) sur l’efficacité des psychothérapies a
notablement ravivé le conflit dans des polémiques idéologiques et territoriales
qui n’ont pas toujours laissé place aux discussions méthodologiques et
épistémologiques (Fischman, 2005). La psychologie clinique ne peut se
résoudre à une définition classique de la discipline par son objet, son domaine
et sa méthode. L’objet clinique ne répond pas aux principes d’identité et de
non-contradiction, soit à la rationalité totale de l’objet : d’une part, c’est un
objet complexe ni ordonnable ni mesurable, d’autre part, il n’est pas un
observable parfait. L’objet clinique conserve une irrationalité qui ne lui confère
pas une existence discrète répondant au critère de l’instauration scientifique
(Guillaumin, 1968 ; Dör, 1988). La subjectivité et les particularités
intersubjectives de la situation psychologique (Guillaumin, 1968) demeurent
centrales en tant que facteurs déterminants de la psychologie, faisant de la
psychologie clinique l’élément nucléaire du champ (Guillaumin, 1968). S’il
s’agit de maintenir l’irréductibilité de l’incidence subjective, invalidée par le
discours scientifique, il demeure une ouverture aux modèles théoriques, en
tenant compte de leurs régionalités épistémologiques (Fua, 1997b ;
Bourguignon et Bydlowski, 1995).
Cependant, le rapport à la psychanalyse se révèle peu serein (Jalley, 1998),
paradoxal (Sauret et Alberti, 1994), conçu sur le mode d’une « dépendance
anaclitique » (Pédinielli, 1994), nécessitant un travail de clarification
(Pédinielli, 1994 ; Le Malefan, 1999 et Le Malefan, 2000a), alors que le
rapport à la psychologie cognitive décrit une violence en oeuvre renvoyée à la
désubjectivation du lien social (Péruchon, 2003 ; Lecourt, 2003 ; Mellier,
2003 ; Tennebaum, 2003). Est alors évoqué un totalitarisme idéologique et
méthodologique visant à l’éviction de la psychologie clinique de l’université.
Cette crainte est accentuée par l’émergence de cliniques psychologiques
inspirées des psychologies objectivistes. On pressent dès lors combien le
quotidien des institutions devient le théâtre de conflits : conflits historiques et
épistémologiques se dégradant en conflits territoriaux et interpersonnels. On
comprend aussi le désarroi des praticiens en proie à des conflits d’idéalité,
soumis à des pressions idéologiques, désignés sur un mode disqualificatoire de
ne jamais répondre aux normes des modèles dominants. « Dans ce paysage
intellectuel et institutionnel, l’unité de la psychologie devient problématique en
un sens nouveau » (Carroy et al., 2006) et la cohérence de la praxis devient
d’une complexité paradoxale.
Car le clinicien sur le terrain est bien en peine pour clairement définir son objet
(Mietkiewicz et Bouyer, 1999 et Mietkiewicz et Bouyer, 2003) aux prises
aux multiples figures de la praxis (Samacher, 1999). La psychologie clinique
disjoint le champ professionnel d’un modèle théorique prévalant et laisse
ouverture à une extension des praxis. Elle est la rencontre « des réalités
psychiques en prise avec le plus réel de notre société : le lien entre
l’économique et la mort » (Douville, 2003), elle est aussi en prise avec la
violence, la folie au travers d’une dynamique relationnelle dans laquelle le
clinicien invente des dispositifs à symboliser. Sa préoccupation, comme celle de
l’étudiant en voie de professionnalisation, est la congruence entre l’élaboration
théorique et la perlaboration psychique (Ciccone, 2003). Elle est la quête
d’une cohérence impossible entre des réalités psychiques et des modèles
théoriques ou méthodes toujours réductrices. Son attente est celle d’un
enseignant possédant une réelle expérience clinique (Bertrand et al., 2003)
qui assure de travailler ces articulations. On pressent combien de nouvelles
dissociations entre psychologie cognitive et scientifique et psychologie clinique,
entre psychologie clinique et psychanalyse, entre modèles théoriques et
pratiques cliniques viennent travailler le champ. On voit aussi pointer un
changement soit le passage de la psychologie clinique à des cliniques
psychologiques.
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Marginalisation des psychologues et diffusion de la
psychologie
La préséance des clivages dans le champ a donc entravé la démarcation et la
délimitation de la profession, incitant d’autres corporations à empiéter et
s’approprier la praxis psychologique. Les conséquences sont non seulement le
fait que nombre d’autres professionnels revendiquent et exercent des pratiques
psychologiques, mais c’est aussi l’impact négatif de l’exercice de la pratique.
C’est d’abord dans l’autonomination qu’on a pu en voir les premiers effets,
d’aucuns s’affichant psychanalystes, et aujourd’hui cognitivistes ou
neuropsychologues plutôt que psychologues, conjointement à une fétichisation
de leur modèle théorique devenu expression identitaire et formulation
idéologique. La stigmatisation des origines nourrit un clivage de l’identité
professionnel, un vécu paradoxal de son identité et un positionnement
statutaire contradictoire. Cette idéalisation d’un modèle n’était pas sans
réaliser une fuite devant la misère du statut de psychologue (Clément, 1985),
renforcée par son incapacité à assumer des positions de pouvoir et
responsabilités (Dolto, 1984 ; Georges, 1990). Sans responsabilité
institutionnelle, dépendant des décisions administratives ou médicales,
s’illusionnant dans la position « d’expert excentré », ce leurre révélant la
faillite éthique du psychologue, les psychologues ne venaient occuper qu’une
place dérisoire (Raymond et Defives, 1982) et n’exerçaient que dans des
conditions indignes de leur fonction et de leur mission (Navelet et Guérin-
Carrnelle, 1997). Pourtant l’intégration des psychologues en de nouveaux
domaines, l’autonomisation croissante, la professionnalisation a souvent été
mise en avant ; ces avancées n’en masquent pas moins des problèmes
récurrents. La soumission hiérarchique des psychologues a souvent été
signalée, que ce soit sur le mode d’une paramédicalisation (Apfeldorfer,
1977 ; Paicheler, 1992 ; Samacher, 1993 ; Bereni-Marzouk et al.,
1997 ; Navelet et Guérin-Carrnelle, 1997), que ce soit sous forme
d’assujettissement au monde universitaire (Guillec, 1993), que ce soit sous la
forme d’une infériorisation hiérarchique sous l’autorité de chefs de service
éducatif ou social et administratif, fort peu compatible avec l’exercice
professionnel (Navelet et Guérin-Carrnelle, 1997). Décrits comme
insécures, démissionnaires, individualistes, en prise fréquemment avec des
situations conflictuelles avec les hiérarchies ou avec les médecins, souvent
isolés, pris dans des confusions de rôle et de fonction, alternant entre des
attitudes de soumission équivoque et de revendication de partage du pouvoir,
subissant des abus de pouvoir, dérivant au plan de la clinique ou de l’éthique
en raison de positions institutionnelles difficiles, les psychologues ne
parviennent pas toujours à prendre position. Ce malaise est évoqué depuis
longtemps (Rauch de Traubenberg, 1968 ; Duflot, 1989-1990), et renvoie
l’image d’une grande vulnérabilité. Celle-ci rend compte de nombreuses autres
dissociations entre la nomination et le titre, entre le statut et les
responsabilités, entre l’autonomie professionnelle et la soumission
hiérarchique.
Cette vulnérabilité, potentiellement présente pour des motifs structurels,
trouve peut-être à se nourrir au décours du processus formatif. Les références
théoriques des enseignants, leurs conceptions idéologiques de la fonction du
psychologue, la pratique clinique exercée ou inconnue, la méconnaissance
éventuelle du travail institutionnel impulsent la posture ultérieure du futur
psychologue. Les stages auprès des professionnels, outils qualifiants au coeur
du processus de professionnalisation (Caron, 1999) structurent, au-delà de la
compétentialisation acquise, la mise en oeuvre des responsabilités cliniques et
institutionnelles dans un cadre déontologique. Le stage peut être opérateur de
la construction symbolique de la profession ; il conduit à se confronter au réel
de la clinique, à réaménager les représentations idéalisantes, à s’immerger
dans la configuration institutionnelle dans la mesure où il est suffisamment
conséquent, où il suppose l’exercice de responsabilités cliniques et où il
procède d’un processus formatif sous la tutelle d’un référent (Caron, 2001).
Wieder, 2003 désigne, au travers de l’exemple de la Tavistock Clinic , les
attentes d’une formation clinique et les modalités adéquates. Elle énonce
d’ailleurs la problématique formative sous-jacente : « Pour formuler le
problème pédagogique d’une autre façon, si le but pédagogique est de
produire des individus qui seront avant tout des cliniciens « de terrain »,
s’efforçant d’améliorer les souffrances de sujets en demande plus ou moins
explicite, le processus pédagogique et l’individu ainsi formé seront différents
de ce qui adviendrait si le projet est de former des individus sans intérêts
cliniques mais qui veulent mieux comprendre l’activité psychique ». Or l’on sait
les critiques portées à la formation clinique des psychologues en France
(Hochmann, 1984 ; Bereni-Marzouk et al., 1997 ; Gely-Nargeot, 1996).
On peut évoquer un double discord : d’un côté les praticiens n’ont de cesse de
se plaindre des modes d’envoi effectués par l’université, du peu de prise en
compte du stage et de l’absence des professionnels dans la validation du
diplôme, du mépris supposé ou affiché des universitaires, d’un autre bord les
étudiants tout comme les milieux professionnels évoquent l’insuffisance de la
formation clinique, la trop courte durée des stages, la carence des réquisits
attendus, l’insuffisante responsabilisation exercée, le défaut fréquent
d’encadrement. La disparité des situations de formation laisse émerger une
distance, une méconnaissance, un désintérêt de certains universitaires et
praticiens, alors même que la demande d’une véritable professionnalisation est
prégnante (Pithon, 1989-1990 ; Le Malefan, 1999). Il appert trois
problèmes récurrents : la conception et les fonctions des stages, les critères de
validation des stages, la formation des professionnels et des enseignants. Ce
sont donc encore des dissociations qui sont repérées : celle entre
professionnalisation et formation universitaire, celle entre stage et validation,
celle entre formation clinique et responsabilités cliniques.
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Césure entre universitaires et cliniciens
La césure entre universitaires et cliniciens est celle d’une dynamique
conflictuelle continuelle entre enseignants et praticiens (G. Pithon), elle est
celle des luttes interdisciplinaires en psychologie donnant lieu à des bagarres
sordides (Garcin, 1988) et révélant une coexistence difficile entre
transmission de savoirs et transmission d’identité professionnelle (Le Malefan,
1999). C’est bien d’un quiproquo entre apprentissage de la recherche et
compétentialisation professionnelle que résulte une part du drame (Pithon,
1989-1990), dans lequel les universitaires n’ont pas toujours conscience des
enjeux professionnels et dont les étudiants ne sont pas sans pâtir. La logique
universitaire ne répond pas d’une logique de professionnalisation, d’autant que
la première avec son système de reproduction tend à recruter des enseignants
dont beaucoup n’ont jamais exercé et qui se trouvent dans l’impossibilité
d’aider les étudiants à s’insérer (Jalley, 2003). D’ailleurs nombreux sont les
cliniciens qui s’étonnent des modes de sélection des enseignants en
psychologie clinique (Jalley, 2003 ; Brusset, 2003) inadéquats aux
nécessités d’une formation professionnalisante. De cet écart, résultent nombre
de stratégies d’opposition, de recouvrement, d’appropriation (Brusset, 2003 ;
Proïa-Lelouey, 2003) dans un contexte paradoxal : la psychologie clinique
est majoritaire dans le domaine des pratiques professionnelles et minoritaires
au plan de la structure universitaire (Jalley, 2003 ; Gori, 1985). Et
l’université est gestionnaire des cursus d’obtention des diplômes
professionnels ! (document Internet non daté, 1998 ?) portera critique au
mode de gestion de la psychologie en soulignant l’incohérence qui consiste à
rassembler dans une même institution une telle diversité et hétérogénéité de
savoirs psychologiques et de pratiques. Il parle d’un contrat stratégique entre
expérimentalistes et cliniciens, délétère à tout point de vue. Ces quelques
remarques désignent les impasses dans lesquelles vont se trouver les futurs
professionnels en les détournant de ce qui est attendu d’eux dans la vie
professionnelle. Il y a risque de majoration du décalage entre les enseignants
en psychologie et les praticiens, entraînant une rapide disqualification de la
profession. Ainsi, Richeboeuf, 1999, souligne l’impasse conservatrice de
l’université en opposition aux nécessités de professionnalisation et de la
formation pratique. C’est dans ce cadre qu’il faut entendre la promulgation
d’un statut d’enseignant-praticien, ou hospitalo-universitaire soutenu par
certains (Samacher, 1989-1990c ; Samacher, 2004 ; Le Malefan,
2000b ; Bereni-Marzouk et al., 1997 ; Raoult, 2001, etc.).
Pourtant la réforme LMD (licence-master-doctorat), en promulguant la
professionnalisation, devrait constituer une base fondamentale pour traiter cet
aspect. Cependant, deux points sont soulignés : d’une part, la réforme des
cursus s’est effectuée sans de réelles concertations avec les milieux
professionnels (comment penser une professionnalisation sans les
professionnels ?), d’autre part, le master, ramenant le diplôme de psychologue,
a un niveau de second cycle risque d’avoir des conséquences, non pas tant au
plan universitaire en raison de l’harmonisation, mais sur celui des champs
professionnels. D’aucuns ont déjà porté insistance sur la nécessité d’un niveau
doctoral dans le registre de l’assise professionnelle. Institutionnellement, le
titre de docteur modifie le registre hiérarchique à partir duquel on s’exprime.
Un autre aspect est à souligner. Les masters offriraient une meilleure lisibilité
en réduisant la balkanisation délétère des DESS sans pour autant spécifier un
domaine de la psychologie. La diversité des spécialisations est peu
compréhensible pour les tiers, employeurs ou clients. Si elle correspond à des
enjeux universitaires, elle est une dispersion sur le marché du travail. Mais
l’attente d’un titre unique sur lequel, viendraient s’adjoindre des
spécialisations, risque de tomber sur un écueil face à la logique des champs de
recherche. La réorganisation de l’université en appui sur des équipes de
recherches suscite deux interrogations : l’appui sur un pôle recherche renforcé
ne conduit-il pas à une déprofessionnalisation des équipes de formation,
sollicitant d’une part, l’adaptation de la profession aux chercheurs et d’autre
part, accentuant la rupture entre les professionnels et les universitaires ?
Contrairement à l’intention affichée, le nouveau dispositif ne risque-t-il pas de
majorer la dissociation antérieure ? Lecuyer, 2004, en fait l’occasion de
remettre les problèmes à plat, en particulier en ce qui concerne la gestion et la
régulation des flux des étudiants. Il promeut, dans le cadre de l’harmonisation
européenne, une sixième année centrée sur l’exercice et la formation pratique
et/ou clinique supervisée. L’harmonisation des formations se conçoit sous le
contrôle de la profession par elle-même avec une qualification des cursus et
une qualification des personnes. Cette dernière qualification vaudrait pour une
période restreinte de sept ans en regard d’un minimum horaire effectué et de
la formation continue démontrée. D’autres préconisent le doctorat d’exercice
avec un résidanat ou un clinicat permettant d’exercer de réelles responsabilités
cliniques. Le constat effectué d’une insuffisance d’encadrement lors de stages
de DESS-Master 2, de la trop courte durée des stages, d’étudiants ne
possédant pas les prérequis nécessaires à l’entrée en stage, de demandes
universitaires inadéquates en termes de mémoire ou de régularités de
présence sur le lieu de stage, et de l’insuffisance de jeunes diplômés à
l’exercice professionnel favorise le principe d’une formation clinique
conséquente. L’idée d’un clinicat est celle d’un exercice encadré avec des
responsabilités cliniques, si possible rémunéré ; elle est la condition d’une
appropriation véritable de compétences professionnelles qui trouveraient à être
validées par des professionnels. Ce dispositif qui nécessite au moins deux
années, clôturé par une thèse professionnelle articulée à la pratique,
accentuerait la légitimité des praticiens. Elle supposerait des services de
psychologie plus visibles et mieux structurés. Le niveau de doctorat, et les
effets d’une reconnaissance institutionnelle de la formation, permettraient de
se situer autrement dans les rapports entre les corporations, de postuler à des
fonctions de responsabilités institutionnelles et de demander d’autres
modalités de représentation dans les structures. Le modèle de formation par
clinicat ou résidanat peut trouver son inspiration dans la formation médicale. Il
est conjoint à la notion d’enseignant-praticien et à celle de validation
professionnelle. Et les autres propositions qu’avance R. Lecuyer sont
conformes à cette attente. Le principe du doctorat, seul niveau de validation
universitaire contrairement à l’idée d’une sixième année, convoque l’exemple
nord-américain dans lequel les psychologues occupent d’autres fonctions. S’il y
a lieu de trouver des modalités spécifiques au contexte français, ces réponses
résultent du constat de l’insuffisance de la formation universitaire.
Ainsi, la dissociation entre logique universitaire et logique professionnelle se
décline en dissociation entre transmission de savoirs et transmission d’une
identité professionnelle, entre le profil d’enseignants recrutés et les nécessités
d’une formation professionnalisante, entre la gestion du cursus et le milieu
professionnel.
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Fonction et position de la psychologie clinique
La psychologie est une activité professionnelle protégée (titre) mais non
réglementée, en même temps difficile à définir, sans unité statutaire, sans
organisation unitaire, sans conseil disciplinaire, dont l’exercice des techniques
est libre d’usage. Les domaines principaux de déploiement ont été la
psychologie scolaire, la psychologie du travail et la psychologie clinique, celle-ci
s’exerçant dans les milieux de la psychiatrie, du médicosocial, du social, de la
protection judiciaire, de la santé, du pénitentiaire, etc. La psychiatrie a été un
des points d’appui du développement de la psychologie clinique. Golse, 2002,
dans son rapport de la MIRE, n’est pas sans rappeler le mode d’introduction
des psychologues en psychiatrie. Elle décrit une insertion problématique pour
une profession jeune mal assurée, en recherche de ses paradigmes de
pratiques faiblement constituées, plongée dans une structure ancienne et
close. Il s’en déduit tout un ensemble de stratégies d’intégration, allant de la
marginalisation subie à l’autonomisation, de l’instrumentalisation par le
médical à la défense offensive d’un territoire spécifique, de la pratique
commandée des tests à la position distanciée institutionnellement de
psychothérapeute. Tout d’abord, nous rappelle A. Golse, 2004a, les
psychologues n’ont pas la connaissance de la maladie mentale, ni même de
l’institution psychiatrique et sont confrontés à un espace qui n’a pas besoin
d’eux. Cette dimension institutionnelle se trouve renforcée par l’objet de leur
clinique, forgé par D. Lagache, soit la mobilisation requise de la subjectivité,
ainsi que par la méthode, l’objectivation permise par le lien subjectif. Ces
divers facteurs les mettent en porte-à-faux et sont source de fragilisation.
L’évolution de la psychiatrie avec l’apparition du secteur, qui signe le
changement des conceptions, la modification des populations prises en charge
et la transformation des pratiques, permettra aux psychologues de se trouver
plus en phase et de déployer leur présence en psychiatrie. Or cette évolution
se poursuivant, la psychiatrie classique se voit défaite au profit d’une politique
de santé mentale. Ce nouveau paradigme entraîne une réorganisation de
l’institution psychiatrique, une transformation des fonctions des personnels,
une prévalence de l’épidémiologie, l’apparition de nouveaux objets centrés sur
la souffrance psychique et l’urgence. Les psychologues vont perdre rapidement
du terrain, en particulier par la montée en puissance des infirmiers, qui
inventent la notion d’« entretien infirmier ». Cela leur permet de s’approprier
un nouveau territoire d’exercice, dont une bonne part aurait pu relever et
relève de la praxis psychologique. Ainsi, on perçoit que la définition que la
psychologie clinique avait pu se constituer en appui sur le secteur
psychiatrique se voit en passe de s’adapter à un nouveau paradigme,
entraînant des tensions et des incertitudes de l’identité professionnelle (Golse,
2004a et Golse, 2004b). Cette transformation est celle aussi qui se répercute
dans l’émergence de nouvelles dénominations, telles celle de la psychologie de
la santé ou le retour des techniques évaluatives en appui sur une psychologie
cognitiviste.
L’instauration de la psychologie clinique en France relève d’un parcours difficile
en proie à une série d’oppositions dont celle entre psychologie scientifique et
psychologie clinique (Etienne, 2003 et Guillaumin, 1968) qui se démultiplie
ces dernières années : psychologie cognitive-psychologie de la santépsychologie
clinique. En lutte avec les psychiatres, la psychologie clinique reste
toujours menacée de paramédicalisation (Paicheler, 1992), et au-delà les
psychologues. Les rapports récents Piel et Roelandt, 2001, Cléry-Melin et
al., 2003, Pichot et Allilaire, 2003 montrent la tentation prégnante d’une
inféodation des psychologues par certains courants de psychiatres (Sidot,
2004). E. Garcin fait la liste des points incriminés dans le rapport Piel/
Roelandt : contestation des compétences réelles des psychologues, conception
très réductrice de leurs fonctions, technicisation de l’activité psychothérapique
subordonnée à une prescription médicale, suppression de la répartition du
temps de travail, compétence psychothérapique acquise par titre aux
psychiatres et médecins généralistes, et par validation aux psychologues,
infirmiers, travailleurs sociaux, sociologues, philosophes. C’est à juste titre qu’il
peut intituler son article : Le rapport Piel-Roelandt : vers la fin des
psychologues ? (Garcin, 2001). C’est aussi en regard de ces orientations que
la nécessité d’un doctorat et d’un clinicat peut se justifier.
La démarcation sociale de la profession est floue, tout un chacun utilise sans
limite les techniques psychologiques. Techniques et savoirs psychologiques
cessent d’être spécifiques : tests, méthodes d’entretien, techniques de
traitement, modèles théoriques sont en fait plus présents et plus utilisés par
des non-psychologues. Plusieurs facteurs sont alors soulignés : absence de
protection de l’exercice, absence d’organisation unique, multiplicité de statuts,
fragilité de la position sociale, rivalité avec d’autres corporations, position de
formateurs des psychologues. L’extension des autres professions vers le
psychologique restreint d’autant le champ d’action des psychologues. D’ailleurs
dans un rapport d’étape récent Cléry-Mélin, Kovess et Pascal proposent sans
hésitation que des professionnels non-psychologues fassent du « conseil
psychologique » au sens du counselling déniant délibérément qu’il s’agit d’une
spécialité commune des psychologues qui faisait d’ailleurs l’objet d’un DESS à
l’université Paris-V il y a quelques années. Ils avalisent ainsi la dissociation
entre pratique psychologique, savoir en psychologie et profession de
psychologue.
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La psychothérapie hors la psychologie ?
Le débat autour de la psychothérapie, entamé lors des procès de C. Baudoin et
M. Clark-Williams, relancé avec la polémique autour de l’amendement Accoyer
( ; Psychologues et psychologies, 2004), décrit un autre processus de
dissociation et montre les enjeux territoriaux. L’adoption le 9 août 2004 de
l’article 52 de la loi 2004-806 relative à la politique de santé publique sur
l’usage du titre de psychothérapeute n’a pas apaisé le débat. Ce débat se tient
entre plusieurs coordonnées : la réorientation de la psychiatrie en santé
mentale au sein d’enjeux socioéconomiques marqués par les questions
économiques de rationalisation et de prévention (Fourcher, 2004) ; la
montée dans la société civile, depuis les années 1980, d’un fort mouvement de
développement personnel inspiré par les théories libérales américaines ; une
revendication de pouvoir et de gestion d’une corporation médicopsychiatrique
subissant un double revers hiérarchique et démographique ; une demande
sociale liée à des souffrances psychiques dans un contexte de désétayage
social : l’émergence de courants neuroscientifiques et cognitivistes ayant
construits des applications et répondant aux orientations sociétales de
standardisation (Kirk et Kutchins, 1992) ; des préoccupations sociopolitiques
quant à l’utilisation des techniques d’influence, en particulier d’origine
sectaire ; des conceptions psychanalytiques, dissociées des pratiques
psychologiques et psychothérapiques, suscitant une approche libérale de la
formation et de l’exercice de la psychanalyse ; des psychologues cliniciens
ayant acquis, sur le terrain, l’exercice de la psychothérapie au détriment
d’autres techniques psychologiques d’entretien tombées dans l’escarcelle
d’autres professions. La question de la psychothérapie s’avère un problème
complexe, lieu de conflits cruciaux pour l’avenir de certaines corporations et
pour l’organisation du champ de la santé mentale et celui du soutien
psychosocial. Les psychologues se situent dès lors en position paradoxale.
Certains ont dissociés le titre de psychologue de la fonction de
psychothérapeute, et plus encore de psychanalyste, d’autres se sont associés
avec les courants humanistes malgré les propos d’invalidation du titre de
psychologue tenus par les fédérations de ces courants, d’autres réfutent la
pertinence de certaines thérapies ne se sentant liés que par une option
théorique, non par l’appartenance à un champ professionnel. Or le terme de « 
psychothérapeutique » lancé par H. Tucke en 1872 décrit au sein d’un rapport
intra- et inter-individuel l’action du psychique sur le corps. Il trouve son
déploiement dans le terme de « psychothérapie » (Van Renterghem et Van
Eeden, 1889) et renvoie à la suggestion dans l’art de guérir. Et comme nous
le précise J. Carroy : « Ce qui unit de toute manière les psychothérapies,
qu’elles soient classiques ou non, c’est qu’elles se veulent psychologiques, rien
que psychologiques (...) » (Carroy, 2000). Leur évolution conduit à
l’épuration de toute suggestion, à l’exemple de la psychanalyse. La diversité
des psychothérapies, dans leurs filiations et ruptures, ne laisse pas moins une
définition large émergée : des moyens psychologiques dans une visée
thérapeutique (Marc, 2000). Des paradigmes hétérogènes inspirent ces
psychothérapies rendant problématique la cohérence épistémologique.
Cependant, deux interrogations surgissent : d’une part, les psychologues
s’attachent à un paradigme donné dans une confusion de type logique entre un
champ professionnel et une appartenance conceptuelle, d’autre part, en raison
de cette collusion, ils ne sont pas en mesure de construire une position
explicite sur l’intégration de ces psychothérapies dans l’ensemble de leur
exercice professionnel. Au fond, les psychologues ne peuvent s’avancer au titre
de la profession, ce qui se voit renforcer par l’absence d’unité fédérative ou
organisationnelle, représentative du corps professionnel (Dumarque, 2001).
Pourtant, à côté des investigations et évaluations psychologiques, à côté des
formes multiples de suivis psychologiques, à côté des diverses interventions
institutionnelles, les psychologues avaient acquis, sur le terrain, la
reconnaissance d’une fonction de psychothérapeute avec des orientations fort
diverses. Or la carence de défense unitaire du champ risque, avec
l’introduction du titre de psychothérapeute, de conduire à l’implosion de la
psychologie. D’une part, l’exercice de la psychologie pourrait se voir amputer
de cette fonction de psychothérapeute, d’autre part, la demande formative
tendrait à se déplacer vers la psychothérapie au détriment d’une psychologie
devenue exsangue. Dans son intervention sur le rapport d’étape sur les
psychothérapies, O. Bourguignon montre les débats contradictoires entre les
modes de formation nécessaires (universitaires, post-universitaires, extrauniversitaires,
spécialisation), alors que dans le cadre de l’exercice la
reconnaissance de la fonction psychothérapique comme l’une des fonctions du
psychologue est soulignée. Il est rappelé que l’existence d’un titre de
psychothérapeute enlèverait toute une partie du travail effectué par les
psychologues. Les recommandations de l’EFPPA (European Federation for
Professional Psychologists Associations) sont utilement rappelées (Grosbois,
2001).
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Cliniques psychologiques ou psychologie clinique ?
La psychanalyse est devenue, pour suivre la formulation de D. Anzieu, un
référent théorique, un modèle épistémologique, le paradigme d’une situation
clinique, non sans paradoxalité (Jalley, 1998). Ce rapport s’est défini comme
tangentiel (Sauret et Alberti, 1994), laissant les cliniciens dans une
incertitude identitaire. Cette « dépendance anaclitique » (Pédinielli, 1994),
permettant l’exportation de conceptions des entités pathologiques issues de
l’expérience analytique, a favorisé l’inscription socioprofessionnelle de la
psychologie clinique. L’émergence (ou le retour) de pratiques, dont les
références s’appuient sur d’autres paradigmes considérés comme validés
(psychologie de la santé, psychologie clinique cognitive), a troublé la lisibilité
de la profession, fragilisé le rapport aux employeurs, a entraîné,
principalement en milieu universitaire, de fortes rivalités. Cette modification
sollicite tout un ensemble de questionnements : celui de la place de la
psychanalyse (Pédinielli, 1994), celui des références de la psychologie (Le
Malefan, 1999), celui des liens entre les divers courants de psychologie, celui
de la formation, celui de l’exercice du psychologue. Ainsi, la formation au
métier de psychologue praticien ne peut donc plus se penser dans un rapport
direct avec la psychanalyse. Mais du lien fondateur à la psychanalyse l’on tend
à passer à de nouvelles inféodations, promouvant, au titre d’une conception
singulière de la scientificité, une certaine désubjectivation. Les conflits
territoriaux intra-universitaires conduisent à des stratégies de substitution
visant, parfois, à éradiquer le courant clinique d’orientation psychodynamique
(Bertrand et al., 2003). À la diversité des références, inaugurées par D.
Lagache, pourtant fréquemment revendiquée dans la formation des cliniciens
(Fua, 1997a), l’on tend à une vision monothétique de la psychologie. Il
s’ensuit une élimination de la démarche du psychologue, définie comme une
approche globale centrée sur la personne dans une situation relationnelle et
supposant un processus d’identification du psychologue à la personne
concernée et à son environnement. Or, la psychologie clinique est d’abord un
ensemble de praxis qui s’informent d’une multiplicité de champs théoriques,
d’une diversité de théories psychologiques Raoult, 2001 et Raoult, 2004. Le
clinicien se doit d’avoir à se confronter non seulement à une complexité des
situations cliniques, mais aussi à une position explicite quant à la construction
de ses références (Samacher, 1989-1990b). Par ailleurs, un praticien, fut-il
neuropsychologue ou comportementaliste, ne peut s’extraire de la question
relationnelle. Une telle dimension est d’abord déontologique, et ensuite éthique
en tant que le psychologue ne peut se résoudre à promouvoir le pragmatisme,
l’utilitarisme et l’immédiateté (Péruchon, 2003) pas plus qu’une rationalité
intellectualisante coupée du registre affectif (Lecourt, 2003). La pratique
clinique ne se réduit pas à une technique (Mellier, 2003). Le psychologue,
quel que soit son orientation, n’étaye pas son intervention sur le déni de la
souffrance psychique (Tennebaum, 2003). Le débat n’est-il pas mal
formulé ? Les scissions mises en avant relèvent plus des conflits territoriaux
historiquement constitués que de la raison pratique. Elles entraînent surtout la
tentation de s’individualiser et de se professionnaliser dans une opposition
directe avec la psychologie clinique d’orientation psychanalytique jugée trop
subjectiviste. Ainsi, les revendications des courants cognitivistes,
comportementalistes et neuropsychologiques peuvent surprendre le clinicien
qui a pu avoir l’occasion de les mettre en oeuvre dans le cadre des
rééducations ou des examens psychologiques, qui a pu les voir se développer
dans le champ du handicap. Il n’y avait pas incompatibilité avec l’orientation
psychanalytique mais complémentarité effective. Ainsi, la récente apparition de
la psychologie de la santé d’orientation cognitivocomportementaliste centrée
sur la promotion et le maintien de la santé, la prévention et le traitement de la
maladie, l’identification des corrélats étiologiques de la maladie, dans une
orientation objectivoquantitative, constate ne pas pouvoir se passer d’une
orientation subjectivoconstructiviste (Santiago-Delefosse, 2003). D.
Lagache incluait déjà ce qu’il nommait la psychologie médicale dans la
psychologie clinique. Des psychologues cliniciens interviennent depuis
longtemps dans le cadre de services médicaux non psychiatriques. Dans son
intervention lors du colloque de Chambéry, M. Charavel, 2003, psychologue
de la santé, en questionnant la place de l’homme face aux nouvelles
technologies, en s’interrogeant sur l’éprouvé du sujet face à une expérience
incompréhensible, nous situe effectivement dans une problématique classique
de la psychologie clinique. Il est peut-être dangereux d’inventer de nouveaux
titres professionnels pour des praxis qui se recouvrent. Il s’agit bien de créer
un nouvel équilibre tout en conservant une cohérence dans le titre. D’ailleurs
les masters sciences humaines et sociales, mention psychologie définissent
trois spécialités (Siksou, 2004) : psychologie du travail, psychologie de
l’enfance et de l’adolescence, psychologie clinique. Elles invitent à penser une
psychologie clinique plutôt que des cliniques psychologiques. Elles supposent
que soit largement maintenue une transmission de la pratique de l’écoute. Et
le débat autour des psychothérapies en accentue la priorité.
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Questions éthiques
La profession suppose des engagements au niveau éthique et déontologique
(Le Malefan, 1999). Elle nécessite, conjointement au savoir et au savoirfaire,
un savoir-être articulé aux questions éthiques (Bourguignon, 2003). La
première apparition de la déontologie est due, selon O. Bourguignon, à
l’Association professionnelle des psychotechniciens en 1958, avant que ne
s’élabore par la Société française de psychologie un premier code en mai 1961.
Puis en 1987, l’Association nationale des psychologues (ANOP) propose un
nouveau code de 30 articles, le Syndicat national des psychologues se penche
sur la question en 1988. Devant l’évolution de la demande sociale et des
pratiques, et suite à la loi de 1985, un groupe de concertation à l’initiative d’O.
Bourguignon, réunissant des représentants de l’AEPU, l’ANOP et de la SFP se
propose de réactualiser le code de déontologie. Après une longue procédure un
nouveau code de déontologie a été adopté en 1996. La création d’une
Commission nationale consultative de déontologie des psychologues a été
instituée en juin 1997, ainsi qu’une Commission interorganisationnelle
représentative. Le dispositif nécessaire que réalise la déontologie (ensemble de
règles et de devoirs) s’appuie sur des engagements éthiques (choix concret et
principes auxquels la conduite peut se référer) que rappelle O. Douville :
demeurer attentif aux processus de subjectivation, dégager le dispositif et
l’éthique de la démarche clinique du psychologue clinicien des postulats des
sciences de la nature, refuser la réduction du sujet aux catégorisations et aux
nosographies préalables (Douville, 1998). Cela implique une position
spécifique dans le rapport institutionnel ; cela implique que les problématiques
éthiques passent au sein des méthodes employées. O. Bourguignon pose
comme conditions de l’éthique (respect, liberté, justice) et articule
l’intervention psychologique autour de quelques axes : la présence et l’écoute,
l’économie de parole, l’alliance de travail. Elle précise dans le texte le savoirêtre
comme tentative de compréhension de sa propre action dans le respect de
la personne. La garantie de l’éthique (et plus encore du code de déontologie)
pose le problème de sa légalisation (Lyon-Caen, 2000) ainsi que d’une
instance ordinale (Samacher, 1998). Elle porte question à l’absence de
protection de l’exercice de la psychologie et à l’utilisation des savoirs
psychologiques par les non-psychologues (Pédinielli et Rouvier, 2000).
Inscrire légalement le psychologue et son code de déontologie apparaît comme
une nécessité conjointe à la mise en place d’une structure représentative
unique à laquelle tout psychologue aurait obligation d’adhérer pour exercer.
Cette structure pourrait à ce titre garantir ce cadre déontologique et éthique.
Cette structure organisationnelle unique, hormis les exemples européens
auxquels faire référence, répond a minima d’une logique politique et
stratégique évidente. Une telle organisation professionnelle pourrait acquérir
une puissance politique et aurait les moyens de soutenir une véritable
représentativité. La multiplicité des associations, syndicats ou autres sociétés
n’ont guère pouvoir de représentation et ne possèdent parfois qu’une
représentativité fictive. L’échec fédératif nous rappelle l’incapacité de la
profession à se structurer. Cette organisation nécessaire n’aurait pas fonction
de résoudre toutes les questions, mais de dégager, par un jeu plus
démocratique, des orientations dominantes. Il ne s’agit pas d’éviter les
conflictualités mais de leur donner un cadre à la fois législatif, déontologique et
politique. Elle ne serait pas suffisante à résoudre les problèmes
épistémologiques et conceptuels, mais elle pourrait définir un cadre d’exercice
et de formation. Elle permettrait de délimiter plus efficacement le champ des
pratiques psychologiques. Elle assurerait une prévalence professionnelle. On
peut dire que, d’une certaine manière, la psychologie en France est demeurée
universitaire, conceptuelle, idéologique et éparpillée. Ces remarques, initiées
par un parcours de clinicien, devraient concerner aussi bien les psychologues
du travail et ceux de l’éducation. Les conditions d’exercice, les problèmes
déontologiques sont similaires ; les modalités de formation rencontrent des
questions identiques.
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Conclusion
La psychologie se trouve devoir traiter un ensemble de dissociations qui
viennent à rendre opaque sa fonction sociale et l’exercice professionnel. Il lui
faut élaborer et dépasser un certain nombre de conflits à partir de leur
constitution historique et des significations prises. Elle engage un remaniement
structurel tant au plan de l’organisation de la profession que du
fonctionnement universitaire. Elle pourrait réfléchir, en lieu et place d’un
diplôme de second cycle éventuellement prolongé d’un an, à la réalisation d’un
doctorat d’exercice permettant un réel clinicat et une spécialisation pertinente.
Une telle orientation assurerait d’une articulation, d’une interpénétration entre
le monde universitaire et le monde professionnel ; elle construirait une
implication de la recherche dans les praxis et une pénétration des recherches
sur le terrain ouvrant à une véritable formation continue ; elle s’appuierait sur
des enseignants-praticiens possédant un statut de mode hospitalouniversitaire.
Ceux-ci posséderaient un réel parcours de cliniciens, ou de
praticiens engagés institutionnellement, complémentaire à celui des
fondamentalistes. On pourrait penser aussi des Instituts de recherche en
psychologie indépendants de l’université assurant des débouchés
professionnels aux jeunes chercheurs. Un doctorat ne serait pas sans effet sur
l’inscription statutaire des psychologues au plan professionnel. Il favoriserait
clairement la possibilité de la responsabilité de services de psychologie et
d’institutions. Cela renforcerait la position statutaire des psychologues au lieu
de les laisser en proie à une grande vulnérabilité. Ce renforcement devrait
trouver appui sur une organisation unitaire forte capable de défendre l’exercice
professionnel des psychologues. Ces orientations supposent d’aller au-delà des
conflits liés aux régionalités épistémologiques, aux luttes d’appropriation de
territoires ou de postes, aux narcissismes des petites différences. Dans un
contexte de mutation sociétale, il y a urgence pour la psychologie de ne pas se
retrouver condamnée à mort par contumace et se retrouver entre parenthèses
(Raymond, 2005 et Raymond, 2003) en raison de ses disputes fratricides.
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