Grippe A : avant la rentrée, la confusion des discours

samedi 29 août 2009
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Article très intéressant sur la gestion de la crise sanitaire, comme un arbre qui cache la forèt.

25 Août 2009 Par Carine Fouteau Bilan épidémiologique de la maladie, plan de vaccination de la population, état de préparation des hôpitaux, des écoles, des transports publics, des administrations et des entreprises : lors de la réunion de la cellule interministérielle de crise sur la grippe A, ce jeudi 27 août, place Beauvau, à Paris, Roselyne Bachelot (santé), Brice Hortefeux (intérieur), Luc Chatel (éducation nationale) et Xavier Darcos (travail) vont s’efforcer de montrer que le gouvernement a la situation en main, à quelques jours de la rentrée scolaire, et qu’en prévision de l’automne, l’État est à même de « protéger » la société.

En contrepoint, Mediapart a demandé au sociologue Olivier Borraz de décrypter le discours politique et médiatique sur la pandémie, ainsi que la gestion de celle-ci par le gouvernement, en s’appuyant sur l’expérience des crises sanitaires passées. Directeur de recherche CNRS à Sciences-Po - Centre de sociologie des organisations, Olivier Borraz a publié, en 2008, Les Politiques du risque, aux Presses de Sciences-Po. Il souligne que l’épidémie – qui pour lui va toucher en France des « millions de personnes » – est susceptible de renforcer l’emprise des pouvoirs publics sur les questions de santé, la société étant appelée à « abandonner toute velléité d’auto-organisation ». Et cela, alors même que « le moment venu, l’État sera débordé ».

À propos de la grippe H1N1, l’opinion publique semble partagée entre la peur et le déni. Comment expliquer la cristallisation autour de ces deux postures ? Ce schéma est-il récurrent dans l’histoire des crises sanitaires ?

On retrouve cette situation dans les cas du sida et plus récemment de la vache folle, où toutes sortes d’attitudes et de comportements pouvaient aussi être observés dans l’opinion publique. Ce qui caractérise ces situations, c’est un laps de temps relativement long entre l’alerte et l’arrivée de la pandémie ou de la maladie. Certes, dès le début on recense des cas, voire des morts, mais tout le monde attend l’assaut frontal de la pandémie et cette attente est propice à toutes sortes de messages contradictoires. Dans les trois cas, des estimations circulent, au départ alarmistes, puis au fil du temps rassurantes. Certains profitent de la situation pour dénoncer tel facteur qui serait à l’origine de la pandémie, d’autres y voient un complot ourdi par l’État sécuritaire ou de puissants intérêts privés, d’autres se montrent inquiets... Mais ce qui prime, c’est bien ce laps de temps long entre l’alerte et l’arrivée de la pandémie.

Quel rôle jouent les médias, par exemple avec le comptage mondial des morts ?

Leur rôle habituel, qui est de relayer les différents messages, dans leur diversité, voire leurs incohérences. Un jour on évoquera le nombre de morts et de personnes atteintes, le lendemain les soupçons que tout cela ne serait qu’une fausse alerte, le surlendemain la parole d’un expert qui juge la menace très sérieuse, suivie ensuite de la parole d’un autre expert considérant qu’on fait beaucoup de bruit pour rien. Contrairement à une idée répandue qui voudrait voir dans les médias les principaux responsables des discours alarmistes, on observe une fois de plus que les médias n’ont pas une telle influence. Mais dans une période d’attente, il faut meubler, donc suivre différentes pistes. La situation présente se caractérise par le fait qu’elle laisse la porte ouverte à toutes sortes d’analyses et d’interprétations : de la conviction que nous allons revivre 1918 [l’épidémie de grippe espagnole], jusqu’aux théories du complot ou la dénonciation des pouvoirs publics qui se montreraient exagérément précautionneux pour se couvrir ou faire parler d’eux. Je trouve néanmoins que, dans l’ensemble et en moyenne, les médias adoptent un ton plutôt mesuré, voire pédagogique : cette posture pédagogique est née des grandes crises de sécurité sanitaire, et elle fait des médias un acteur important de la gestion des crises.

La communication gouvernementale n’a pas cessé tout au long de l’été. Les moyens techniques et organisationnels ont-ils suivi ? Par exemple, observe-t-on une réelle coordination entre les ministères ?

N’ayant pas travaillé directement sur cette question, il m’est difficile de répondre. Mais mon intuition est que oui, les moyens suivent, la coordination se fait, car les plans sont prêts depuis longtemps, des exercices ont eu lieu, les ministères ne sont pas pris par surprise mais ont eu au contraire tout le temps d’élaborer des plans et de rassembler les moyens nécessaires Le principe de précaution justifie-t-il les déclarations alarmistes, comme celles du ministre de l’éducation nationale sur la fermeture des écoles ? Il faut d’abord replacer les propos de Luc Chatel dans leur contexte : il s’agit d’un nouveau ministre, qui n’est pas très connu de l’opinion publique, qui hérite d’un ministère sensible, et qui profite du mois d’août pour se bâtir une réputation, plutôt que d’attendre la rentrée et les mouvements sociaux qu’on lui promet. Il cherche donc à occuper l’espace médiatique, à essayer de réduire potentiellement l’ampleur des mouvements sociaux, mais aussi à anticiper les questions qui ne manqueront pas de surgir dès la rentrée concernant les conséquences d’une possible pandémie. Il anticipe, occupe le terrain, montre qu’il est préoccupé. C’est de bonne guerre. Et s’il ne le faisait pas, on imagine aisément les titres de la presse à la rentrée, l’interpellant sur ce qu’il compte faire en cas de pandémie et l’accusant de passivité ! Ensuite, la question concernant les écoles n’est pas simple. Il n’est pas évident que d’un point de vue strictement sanitaire, la fermeture des écoles soit une bonne solution : il existe des avis d’experts allant dans les deux sens. Mais il est évident qu’en cas de pandémie, une bonne partie des parents n’enverront pas leurs enfants à l’école, qu’une bonne partie des enseignants resteront chez eux, bref que nous nous retrouverons dans une situation de confusion. Le problème me semble donc moins dans l’effet de cette annonce, que dans ce qu’elle ne dit pas : comment feront les parents qui n’ont pas les moyens de faire garder leurs enfants ? Et elle présuppose que les enfants resteront sagement à la maison à écouter la radio ou regarder la télévision, pour y recevoir des cours, sans être tentés de sortir pour retrouver leurs copains et profiter d’une liberté inespérée ! C’est une vision très « classe moyenne supérieure » et naïve du comportement des individus en période de désorganisation sociale. Les citoyens sont-ils préparés aux éventuels choix éthiques auxquels ils devraient faire face en cas de pandémie (partage des médicaments, question de la priorité de telle ou telle population, etc.) ? Non, et comment pourraient-ils l’être ? C’est aux pouvoirs publics de faire ces choix, de les expliquer, de les motiver, de les afficher et de s’y tenir ; mais pas à l’opinion publique. Les autorités de New York ont affiché depuis longtemps la liste des populations prioritaires pour une vaccination contre une pandémie de grippe aviaire, et les principes sous-jacents : il est évident que, le moment venu, ces choix seront critiqués par ceux qui s’estiment non protégés, mais je préfère une situation claire à une situation dans laquelle les priorités n’ayant pas été affichées, tous les soupçons sont permis. Aucune solution n’est satisfaisante, mais la moins pire de toute est celle qui est clairement énoncée, justifiée et respectée. La gestion actuelle par les pouvoirs publics ressemble-t-elle à la gestion des crises sanitaires passées, et plus précisément à la gestion des grandes épidémies de grippe ?

La gestion des épidémies de grippe saisonnières est une routine parfaitement maîtrisée, tant à l’échelle nationale que mondiale, tant chez les laboratoires pharmaceutiques que chez les médecins. Nous ne sommes pas dans une telle situation. Nous avons affaire ici à une pandémie, qui touchera un très grand nombre d’individus, et qui bien que bénigne, ce qui n’est pas encore avérée, aura néanmoins une capacité de désorganisation sociale profonde.

La gestion des pouvoirs publics est critiquée, mais il faut aussi la replacer dans son contexte : après le nuage de Tchernobyl et le sang contaminé, et plus récemment la crise de l’amiante et la canicule de 2003, les pouvoirs publics sont très vigilants et soucieux de ne pas rééditer les erreurs du passé. Il est facile de leur reprocher d’en faire trop, mais devant une situation inédite comme celle-ci, on voit mal quelle autre stratégie ils pourraient suivre. Il demeure encore des incertitudes sur cette pandémie, y compris son degré de malignité : je préfère personnellement que le gouvernement se prépare pour le pire, plutôt qu’il tombe dans un excès de confiance. Et de leur point de vue, il vaut mieux être critiqué pour en avoir trop fait que pas assez !

Les laboratoires ont-ils réagi de manière classique dans la préparation de vaccins ?

Une fois de plus, la situation n’est pas habituelle. Nous ne sommes pas dans le même cas de figure que la grippe saisonnière. Cette situation est une aubaine pour eux. Ont-ils cherché à alimenter les craintes des pouvoirs publics, voire à les attiser ? Je crois qu’ils n’en ont pas eu besoin, l’inquiétude des pouvoirs publics et des autorités sanitaires était suffisamment forte pour qu’ils n’aient qu’à répondre aux sollicitations. On aime bien les théories du complot dès qu’il est question de santé et d’intérêts puissants : mais dans le cas présent, ils n’ont pas eu besoin de forcer leur chance !

Une pandémie de grippe A est-elle susceptible de déstructurer la société ? Risque-t-elle d’accroître les inégalités sociales ?

Si l’on part sur le scénario optimiste, à savoir pour la France des millions de personnes atteintes mais au plus quelques milliers de décès, je ne crois pas que l’effet sera profond à terme. Il y aura un grand désordre à l’automne, ce qui en période de crise économique et sociale peut amplifier des phénomènes en cours (par exemple en ralentissant toute reprise). Mais je ne vois pas d’effet déstructurant. Juste une très grande désorganisation durant plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

En revanche, cela peut contribuer à renforcer l’emprise de l’État sur les questions de santé, celles-ci ne cessant en parallèle de s’étendre à de nouveaux domaines (comme les troubles du comportement ou l’obésité). Est-ce à l’État de nous protéger contre une pandémie ? Ou du moins à lui seul ? La question ne souffre d’aucune contestation en France, alors même qu’elle trouve des réponses contrastées à l’étranger. Aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, par exemple, il est admis que la réponse doit être globale et portée tant par l’État central que par les niveaux intermédiaires de gouvernement, tant par les firmes que les différentes organisations de la société civile (églises, associations ethniques, etc.).

On pourrait imaginer que l’État décide qu’il est du ressort d’une société « durable » de disposer des moyens de se protéger contre toute menace, et qu’il appartient d’organiser une telle société ; en France, toutes les crises sanitaires, et l’alerte actuelle ne fait pas exception, tendent à renforcer la prétention de l’État à nous protéger, la société devant lui faire confiance et abandonner toute velléité d’auto-organisation. Et pourtant, on sait très bien que le moment venu, l’État sera débordé et qu’une bonne partie des solutions trouvées résideront dans les capacités d’organisation de la société française, dans sa diversité. Toutes ses composantes seront-elles en mesure de répondre de manière comparable ? Ce n’est pas évident. Mais il ne faut pas croire que cela renforcera les clivages existants : d’autres clivages peuvent apparaître et nous surprendre. Peut-on parler d’une gestion mondiale de la pandémie, via l’Organisation mondiale de la santé ? L’OMS tente effectivement de coordonner la lutte contre la pandémie. Y parvient-elle ? Je ne sais pas et peut-être est-il trop tôt pour le dire. Mais il est évident que l’OMS voit là la possibilité d’instaurer un ordre sanitaire mondial (sans connotation négative de ma part). Il est évident aussi qu’elle rencontre des résistances fortes, y compris dans des zones développées comme les États-Unis, qui ne souhaitent pas abandonner une parcelle de souveraineté en la matière. On pourra cependant parler d’une gestion mondiale lorsque les pays développés mettront autant d’efforts à venir en aide aux pays en voie de développement qu’à protéger leurs propres populations. Avec le risque que cette assistance soit perçue comme une nouvelle forme de colonialisme sanitaire. On le voit, le problème n’est pas simple et l’OMS a du pain sur la planche !



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