Avec « Les Enfants d’Asperger », l’historienne Edith Sheffer montre Hans Asperger en nazi et assassin d’enfants

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Un peu d’histoire

Le psychiatre autrichien a imposé ses vues et son nom dans l’étude de l’autisme, jusqu’à aujourd’hui. Il fut pourtant un artisan majeur de la politique d’euthanasie des enfants dits « anormaux » mise en œuvre par les nazis en Autriche.
Par Elisabeth Roudinesco (Historienne et collaboratrice du « Monde des livres ») Publié le 28 mars 2019

 

« Les Enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme » (Asperger’s Children. The Origins of Autism in Nazi Vienna), d’Edith Sheffer, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Tilman Chazal, Flammarion, « Au fil de l’histoire », 398 p.

Professeure d’histoire à l’université de Berkeley (Californie), Edith Sheffer offre, avec Les Enfants d’Asperger, une somme incontournable, autant sur la question de l’autisme que sur Hans ­Asperger (1906-1980), psychiatre autrichien, prétendu inventeur d’un célèbre syndrome et qui, en réalité, était un sombre criminel. Sans le moindre pathos, elle décrit l’itinéraire de ce « gentil docteur », cultivé et rigide, fervent catholique, marié et père de cinq enfants, qui deviendra, sous la houlette de son maître, Franz Hamburger (1874-1954), et au contact de ses ­collègues Erwin Jekelius (1905-1952) et Heinrich Gross (1915-2005), un artisan majeur de la politique d’euthanasie des enfants dits « anormaux » mise en œuvre par les nazis en Autriche, deux ans après l’Anschluss, dans le cadre du programme « Aktion T4 » (1940-1945).
Attachés aux lois de l’eugénisme, ces hommes de science et leurs complices – infirmières et médecins – se voulaient des bienfaiteurs de l’humanité. Ils prétendaient, comme leurs homologues allemands, soulager des enfants dont la « vie n’était pas digne d’être vécue » en affirmant que ces petits patients ne manifestaient aucun Gemüt, terme générique désignant l’âme, l’émotion, la sociabilité. Et c’est en toute bonne conscience qu’ils réalisèrent leur programme d’extermination dans le cadre de la Société de ­pédagogie curative de l’université de Vienne et sur les lieux qui avaient vu naître la pédopsychiatrie moderne d’orientation humaniste, socialiste ou psychanalytique : notamment au Spiegelgrund, dispensaire rattaché au magnifique hôpital Steinhof.

Une véritable hiérarchie
S’appuyant sur des archives minutieusement étudiées, Edith Sheffer montre comment Asperger reprend à son compte le terme d’« autisme », inventé en 1907 par le psychiatre suisse Eugen Bleuler (1857-1939) pour désigner un repli sur soi de nature psychotique et une absence de tout contact pouvant aller jusqu’au mutisme. Adepte de l’idéologie nazie, il se détourne de l’approche bleulérienne pour créer la catégorie de « psychopathie autistique », ce qui lui permet de différencier les « irrécupérables », envoyés au Spiegelgrund, et les « amendables », capables de Gemüt et dignes de survivre : une ­véritable hiérarchie mortifère.
L’auteure décrit les atrocités commises au nom de cette sinistre doctrine : cures de soufre et de vomissement, torture, mise à mort par injection ­létale. Personnellement responsable de l’assassinat de 44 enfants, Asperger publie, en 1944, un travail dans lequel il théorise la différence entre deux ­catégories de « psychopathie autistique » : la « positive » et la « négative ». Après la chute du nazisme, il reste à Vienne et parvient à se faire passer pour le ­sauveur des enfants qui n’ont pas été exterminés. Aussi poursuit-il une brillante carrière, dans les mêmes lieux et avec la même approche. Quant à Hamburger et Gross, ils seront comblés d’honneurs tandis que Jekelius, capturé par l’Armée rouge, ­finira sa vie dans un camp de travail après avoir avoué ses ignobles forfaits.
Entre-temps, le psychiatre Leo Kanner (1894-1981), juif viennois émigré aux Etats-Unis en 1924, avait poursuivi les travaux de Bleuler en sortant l’autisme infantile précoce du domaine des psychoses. Il l’avait décrit comme une incapacité du petit enfant, dès la naissance, à établir un ­contact avec son environnement : ­isolement extrême, stéréotypie gestuelle, violence autodestructrice, troubles du langage. Soit l’enfant ne parle jamais, soit il utilise un idiome dénué de signification sans pouvoir distinguer aucune altérité. A partir de 1943, le syndrome de Kanner devient donc le paradigme majeur de la ­définition de l’autisme.
Inconnu du public, Asperger revient alors sur la scène en republiant sa thèse de 1944, soigneusement dénazifiée. En 1970, il rencontre une psychiatre britannique, Lorna Wing (1928-2014), mère d’un enfant autiste, qui va donner un essor considérable à son travail. Selon elle, Kanner et Asperger décrivent deux facettes différentes d’un même spectre autistique. Asperger rejette cette idée et lui rétorque qu’il faut au contraire distinguer les autistes supérieurs des autistes inférieurs. Le « gentil docteur » reconduit ainsi, sous une autre forme, sa ­conception nazie de la « psychopathie autistique ».
Il meurt dix ans plus tard au moment où, sans connaître les crimes qu’il a commis au Spiegelgrund, Lorna Wing invente le fameux « syndrome d’Asperger » pour définir un type d’autisme dit « de haut niveau », caractérisé par une absence d’altération du langage et une capacité inouïe de mémorisation. Au fil des années, le terme sera repris dans les différentes versions du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (ou DSM). C’est ainsi que des millions de personnes dans le monde, dites « autistes ­Asperger », arborent aujourd’hui fièrement ce nom pour se démarquer des « autistes de bas niveau » décrits par Kanner. Ils ignorent que ce nom est ­celui d’un criminel nazi.
Un débat infernal
Par une tragique ruse de l’histoire, le concept d’autisme est donc devenu l’enjeu d’un débat infernal, conduisant d’abord à éliminer des vies et ensuite à classifier des existences atypiques à l’aide d’un syndrome fondé sur la hiérarchie d’une bonne ou d’une mauvaise pathologie. En guise de ­conclusion, Edith Sheffer donne la ­parole à son fils, auquel son livre est dédié. Diagnostiqué autiste à l’âge de 17 mois, celui-ci explique combien il s’est senti humilié à l’école par cette désignation, au point de rejeter toute idée de syndrome : « L’autisme n’est pas un handicap ou un diagnostic, c’est un stéréotype pour certains individus. Les personnes atteintes d’autisme devraient être traitées comme les autres parce que si elles ne le sont pas, cela les rendra encore moins sociables. »
Au terme de cette magistrale enquête, Edith Sheffer se demande, à juste titre, s’il ne faudrait pas abandonner cet effrayant « syndrome ­d’Asperger », source de polémiques, de discriminations, de dérives, de souffrances et d’inepties. Souhaitons qu’elle soit entendue.
ECLAIRAGE

 

La manie des classifications discriminantes
Les Enfants d’Asperger ne ­manquera pas d’être instrumentalisé dans le débat qui ­oppose en France, depuis des années, les œdipiens fanatiques, adeptes de la culpabilité des mères, aux anti-freudiens radicaux, partisans de la rééducation comportementale des enfants autistes. Sans compter les docteurs ­Folamour, convaincus que l’autisme serait généré par des pesticides ou des antibiotiques. Ce retour à l’histoire, ­effectué par Edith Sheffer sur les origines d’un syndrome à Vienne au temps du nazisme, n’a pas grand-chose à voir avec l’exhumation d’un quelconque « dossier noir », comme l’indique abusivement le sous-titre de l’édition française. Ni livre noir ni plaidoyer en faveur de l’efficacité d’un traitement contre un autre, cet ouvrage montre à quel délire peut ­conduire la manie des classi­fications discriminantes. C’est ce que souligne d’ailleurs, dans sa préface, Josef Schovanec, qui fut diagnostiqué schizophrène puis Asperger, avant de se libérer de ce « magma putride ».
Lire un extrait sur le site des éditions Flammarion.

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